Les vieilles sanglotent, et les vieux restent debout,
Les larmes aux yeux, les cœurs joyeux;
Et les filles d’honneur pensent certainement toutes:
«La prochaine fois, ce sera pour moi qu’on jouera la marche nuptiale!»
En l’honneur de ces braves gens qui nous mettent le cœur en fête, crions allègrement: «Vive la Suède!» comme ils crient eux-mêmes de tous leurs poumons: «Vive la France!»
Samedi 30 juin.—A l’Opéra-Comique. Mme Rose Caron dans «Iphigénie». —Il n’y a pas à dire, le plus beau rôle de toute la longue carrière de Brunehilde, de Salammbô et d’Elvire. Si persistante que nous soit demeurée à tous la vision de Mme Caron dans «Sigurd», quand, svelte et blanche dans un rai de lune et couronnée de verveine, elle effeuillait —de quelle voix délicate et pure!— et la sauge pourprée et les aveux de son âme dans le courant du torrent, comme maîtrise de style, comme silhouette héroïque et comme harmonie de gestes, on ne peut pas aller plus loin que Mme Rose Caron dans cette dernière création d’«Iphigénie». Malgré l’usure indéniable de la voix, elle trouve, au second acte surtout, des accents de tendresse d’une mélancolie si touchante qu’ils en effacent jusqu’au souvenir de Mme Raunay.
Mme Raunay, à la Renaissance! De quel dithyrambe ne l’avions-nous pas accueillie quand, droite et svelte sous les longs voiles de la prêtresse de Diane, elle nous apparut, l’automne dernier, dans la noble et attendrissante partition de Gluck? Mais, si belles qu’aient été les attitudes de l’Iphigénie de la rue de Bondy, rien ne peut lutter avec la grâce contenue, le charme de tristesse et de résignation, le parfum de pitié et de ferveur qui s’émanent, comme une atmosphère de beauté psychique, de la bouche, de la physionomie, du port de tête, de la démarche et du moindre geste de l’Iphigénie de la rue Favart, Iphigénie parfaite qui, pareille à une admirable statue sonore, plastiquement et musicalement donne toujours le mouvement.
Mercredi 4 juillet.—Rue des Nations, le pavillon de l’Allemagne. Les Watteau et les Lancret de l’empereur. Une courtoisie et une délicate attention de Guillaume, ce choix, parmi tous les tableaux de Potsdam, de toiles de l’école française et cet envoi à notre Exposition de chefs-d’œuvre uniquement signés de nos plus grands noms du dix-huitième... Et c’est Vanloo, et c’est Chardin, et c’est aussi Jean-Baptiste Pater. Mais le trésor et la merveille demeurent les Watteau et les Lancret.
Quatre Watteau, et les plus beaux peut-être, cette «Leçon de musique» et ces «Plaisirs champêtres» où, sur des fonds d’une mélodie heureuse, tout de feuillage roux et de lointains si bleus qu’ils rappellent ceux de Vinci, des femmes en longs déshabillés de soie changeante (les femmes de Watteau et l’élégance de leurs nuques!) errent, songent ou écoutent dans des poses lasses et vaguement pensives d’amoureux donneurs de sérénades, de souples et sveltes joueurs de viole vêtus en personnages de la comédie italienne... Et ce sont les plis ondoyants des longues robes de soie s’évasant en éventail, les jolis mouvements de taille des femmes accroupies dans l’herbe, la finesse des chevilles et des poignets des sonneurs d’aubades, la cambrure de leur torse sous le satin qui ploie, la pétulance et la gaieté des Trivelins entreprenants, assis au milieu des Cydalises, avec le détail exquis et complémentaire d’une nudité de naïade, femme ou statue, on ne sait, décorant une vasque ou quelque fragment d’architecture et de son sourire immobile encourageant les chansons quémandeuses et les propos galants. Antoine Watteau! Tout le charme de la mélancolie heureuse et souriante, toute la poésie d’un Décaméron de filles d’Opéra et de femmes de la cour dans des décors d’anciens parcs.
Lancret, à côté de ces Watteau, est représenté par quatre toiles célèbres: le «Colin-Maillard», le «Déjeuner de chasse» et les «Comédiens», dans cette jolie salle en rotonde inspirée évidemment de Versailles. Les huissiers interrogés ne peuvent me donner le nom du quatrième, qui représente une fête et des danses dans un parc. Lancret, que l’engouement de la mode préféra bientôt à son maître Watteau, dont il atteignit presque l’art dans la grâce et la silhouette, mais ne trouva jamais la maîtrise de couleur et de composition...!