L’Allemagne a donné à ces chefs-d’œuvre un cadre digne d’eux dans cette haute et vaste pièce, si noble et si claire avec ses boiseries blanches aux moulures d’argent. Adorable et d’un effet exquis, cet argent introduit dans la décoration à la place de l’or et baignant, pour ainsi dire, d’un givre lumineux l’ornementation des glaces et des trumeaux et jusqu’aux motifs du plafond. A noter, ce plafond avec son motif central: une grande toile d’araignée, dont les mailles rejoignent les quatre coins de la pièce, étirée en rayons par des Cupidons folâtrant au milieu d’attributs de pêche, le tout couleur de lune et de verglas luisant. L’Allemagne est d’ailleurs amoureuse et coutumière de ces décorations argentées, déjà admirées par moi dans les salons de la Résidence à Munich et dans les pavillons de chasse de Nymphenbourg.
A côté du grand salon, une série de petites salles, de cabinets et de petits boudoirs en rotonde, remplis les uns de Nicolas Lancret, les autres de Jean-Baptiste Pater.
Vendredi 6 juillet.—Fleurs d’exotisme. Sada Yacco, la Duse japonaise, dans «la Geisha et le Chevalier», au théâtre de la Loïe Fuller.
Certes, le spectacle le plus artiste et le plus Extrême-Asie de toute l’Exposition que cette pantomime tragique jouée, en pleine pitrerie blagueuse et montmartroise de la rue de Paris, par les comédiens et les mimes ordinaires de Sa Majesté l’empereur du Japon, la seule troupe autorisée, là-bas, au Pays-Bleu, à se montrer sur les planches. Des personnages presque sacrés dans leur métier quasi rituel, ces comédiens prédestinés de caste et de naissance et dont les gestes, les jeux de physionomie et de scène, si déconcertants d’imprévu qu’ils paraissent être, se développent réglés d’après d’imprescriptibles lois.
«La Geisha et le Chevalier», c’est l’éternelle histoire de la courtisane amoureuse: le coup de foudre et de passion ressenti par Katsouraghi, la plus célèbre des geishas, pour le chevalier Nagoya au cours d’une visite du jeune seigneur au quartier réservé des courtisanes; jalousie de Banza, autre chevalier épris de Katsouraghi, rencontre et rivalité, puis défi et duel arrêté par l’intervention de la geisha. Mais le bien-aimé Nagoya est lui-même fiancé.
Pour le retrouver sa jeune promise, la douce Orihimé, pénètre dans le quartier des courtisanes... et pour dérober son amant à la jalousie de Katsouraghi se réfugie avec lui dans un temple bouddhiste interdit aux femmes; mais l’amoureuse geisha en force l’entrée, en séduit les prêtres par ses danses, retrouve les fugitifs, les accable d’injures, de blasphèmes et de coups et, finalement arrêtée par un gardien du temple, expire de désespoir dans les bras de son amant. La trame, en somme, la plus simple, la plus enfantine, mais dont les attitudes, la gesticulation et la désordonnée et forcenée mimique de ces Japonais font une espèce de cauchemar d’opium, hallucinant et fantasque comme une série de masques d’Hokousaï, par moments élégant et fragile comme une estampe des Maisons vertes d’Outamaro.
Et ce sont, haut juchés sur ses patins de bois, dans l’ample retombée d’une robe brodée et peinte, les repliements de corps, l’ondulation couchée et les gestes précautionneux, étriqués et comiques de la geisha amoureuse, son gazouillis puéril et chantant, sa face étroite et rose, prodigieusement fardée, et surtout la déconcertante souplesse, le flou d’écharpe soyeuse de tout cet être frêle et minaudier, son aspect inquiétant et rare de bibelot vivant et d’intelligent petit animal.
Les acteurs Kawakami et Tsousaka combinent autour d’elle des poses et des attitudes de personnages de kakémonos et de combats de Samouraï. Démantibulés comme des pantins, héroïques comme des dieux de légendes, ils amusent et effarent. Leurs jeux de scène, merveilleusement réglés pour la joie des yeux et le triomphe de la couleur, opposent les uns aux autres les costumes et les mouvements dans un grouillement fastueux de mauvais rêve hilare. Que de horions et que de coups! Il y a de la clownerie dans leur fureur; et une terrifiée bousculade de prêtres bouddhistes, culbutés par la geisha et s’écroulant, les uns sur les autres, à plat ventre, impose à crier le souvenir d’une scène des Hanlon-Lees.
Il y a aussi de la terreur et de la folie dans leurs grimaces. Des contorsions de supplices, des recroquevillements de membres, des déformations imprévues d’anatomies devenant tout à coup ou bossues ou boiteuses, des accroupissements de cul-de-jatte, des étirements de doigts à la façon des deux frères Marco secouent sur l’assistance le rire convulsif de la grande hystérie et de la grande épouvante, la grande épouvante jaune, qui, dans l’Extrême-Orient, préside aux inventions savantes et aux raffinements médités des lents et voluptueux tortionnaires, l’Extrême-Orient, terre des supplices.
Après, ce sont, dans l’arc-en-ciel remué de toutes les nuances, les déplacements et les épanouissements de fleur et de vertige, les embrasements de voiles, de nuées et de clartés, tour à tour phalène, statue grecque ou calice, de la grande, grande artiste, artiste comme Sarah, comme Rose Caron et comme Ellen Terry, de cette Danseuse du Feu: la Loïe Fuller.