Lundi 9 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures du soir, sur la terrasse en rotonde qui domine les ombrages de Ceylan et les grands lys du Japon, embaumés, entêtants et si blancs, de la section du Yeddo. Sur la petite estrade de la salle du restaurant, des gigues anglaises et des cachuchas sévillanes; dehors, dans les frisselis des feuilles, des valses et des czardas hongroises pleurées ou violentées par l’archet de Dimiko. Ils et elles dînent:

«—Mais on est très bien ici. —Un peu mieux qu’à la Feria. —Plus fraîchement surtout! —Oh! ne me parlez pas des restaurants de la rue des Nations! On étouffe dans ces caves, impossible d’y établir des courants d’air, et les atmosphères pas renouvelées par ces temps d’Exposition et de trains de plaisir! —C’est vrai, c’est demain, les grands arrivages! —La période de la conquête, du 10 au 16; huit jours à l’Exposition: toute la province, toute la Provence surtout à Paris. —Le moment de filer à la campagne! —Où allez-vous pendant les fêtes? —A Dieppe. —Nous, aux environs de Paris. —Vous ne vous éloignez pas cette année? —L’attirance de la tour Eiffel. —Et du pont Alexandre. —Peut-être! —D’ailleurs, on s’éloigne très peu, cet été, de Paris. —Vous savez la villégiature à la mode? —Non! —Enghien et Montmorency! —Enghien-les-Bains? Non, vous en avez de bonnes! —Parfaitement. A cause du ménage Rostand. —? —Sarah vient d’y louer l’ancienne villa de Villemessant, pour se rapprocher de son poète. —A Enghien? —Parfaitement. Les Rostand sont installés dans le château des Dino, à Montmorency. —Villégiature princière. Il ne s’embête pas, l’auteur de l’«Aiglon»! —Dame! «Cyrano» avec Coquelin, l’«Aiglon» avec Sarah, c’est la grosse opération de cette année 1900: ce sont six cent mille francs, au bas mot, que le théâtre lui met dans la poche. Et l’on dit que les poètes meurent de faim! —Jamais quand ils ont déjà par eux-mêmes cent mille francs de rente! —Que voulez-vous dire? —Que la fortune ne nuit pas au talent. —Et les débuts de Mme Rostand à la Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Roxane, qu’y a-t-il de vrai? —Tout est possible. Je l’ai vue jouer les «Romanesques» en plein casino de Luchon. —Mais à Paris? —Heu! cela ferait monter la recette. —Et les débuts de Mme Le Bargy? —Un vent de folie court sur la ville. —Au retour de Sarah, elle débute dans Juliette. —La «Princesse Mélissinde»... oui, j’ai lu! —Et Sarah aborde carrément le rôle de Roméo, celui du troubadour, créé par Guitry! —Et vous verrez qu’elle y sera parfaite. Cette Sarah, elle finira par jouer le Bon Dieu!»

Et les valses de Dimiko traînent alanguies, tourbillonnent enragées ou se lamentent presque. Au loin, très «basile-et-sophia», le château d’eau, gigantesque vitrail de pierreries changeantes et brasillantes, symbolise Byzance à l’Exposition.

Mercredi 11 juillet.—Affaires de Chine. Les oasis de l’Exposition. Le coin le plus frais et le plus ombreux du Trocadéro. Des pelouses et des massifs d’arbustes du vert le plus tendre et du vert le plus sombre, des arbustes nains, taillés, tourmentés, tarabiscotés, d’une joliesse bizarre et exquise, et, çà et là, entre des roseaux immobiles, de l’eau enjambée par des ponts de bambous. Au hasard des pentes des pavillons s’étagent, laqués de rouge avec des terrasses et des vérandas, l’air de gros mandarins coiffés de parasols sous la courbe successive de leurs triples et quadruples toits. A droite un grand mur de faïence, qu’on voudrait de porcelaine, clôt le soi-disant village, faïence hérissée de dragons, de serpents stylisés et d’effarantes arabesques où bâille l’embrasure d’un porche. Les hautes murailles d’une forteresse ferment le site à gauche: le Kremlin! Et, là encore, des grands toits de tuiles vernissées, des crénelures profondes, des donjons massifs coiffés de clochers bien asiatiques, tout un ensemble rébarbatif de citadelle barbare, dont le voisinage affine encore l’élégance gracieusée de ce jardin... chinois, car nous sommes en Chine, dans la section des Célestiaux.

Le restaurant chinois domine le tout, laqué de vermillon, éclatant et verni dans toute la hauteur de ses escaliers à jour, verni et éclatant dans toute la largeur de ses rampes de bambous et de ses galeries en terrasses, amusante, fragile et fantastique architecture, résumant en un seul type tous les modèles épars dans ce coin d’Extrême-Asie reconstitué. Des coolies, silencieux et doux, à la démarche glissante y servent, au choix des clients, des ailerons de requin à la sauce rouge, des potages aux nids d’hirondelle ou le vulgaire rumsteak pommes château; enjuponnés de toile bleu pâle, les cheveux d’un noir d’encre tressés en natte et les tempes soigneusement rasées, ils ont l’air intelligent, minutieux, timoré et attentif.

Dans les pavillons voisins on vend des soies et des pongées d’une souplesse quasi fluide dans leur trame résistante, des broderies d’une somptuosité délicate, des bronzes hilarants, des incrustations de nacre, des porcelaines tendres, des flammés d’un éclat intense et sourd, des jouets délicieux, de vrais objets d’art, figurines d’un mouvement et d’une vie comiques et exacts, inconnus en Europe de nos fabricants de jouets, des jonques et des péniches de bois de camphre et de cerisier à se mettre à genoux devant leur ingéniosité de détail et leur rendu d’exécution, des mythologies vivantes, toutes de dieux, d’oiseaux, de poissons, de fleurs et d’arbustes figés dans de la stéatite ou du jade et d’invraisemblables laques. D’autres Chinois les débitent et les vendent avec des révérences cérémonieuses et des gestes menus. Et de tous les objets exposés là, de ces architectures même s’émane et s’impose la sensation qu’on a affaire à un peuple studieux, laborieux, tranquille, ingénieux, poète, artiste et religieusement imbu de ses traditions, de son passé et de ses dieux, un peuple de dormeurs éveillés, volontairement attardé dans une civilisation puérile et magnifique, une civilisation de luxe et de poésie plus vieille de vingt siècles que la nôtre. Et ces Chinois travailleurs et tranquilles sont les mêmes qui, là-bas, égorgent, supplicient et massacrent; les Boxers des tueries et des incendies de légations de Pékin sont leurs frères; leurs frères, les sauvages tortionnaires de l’agonie de M. de Ketteler, les forcenés qui enterrent les Européens vivants jusqu’au cou, leur crèvent les yeux et leur arrachent la langue, les monstres jaunes qui regardent lentement et voluptueusement, pendant des heures et des heures, leurs condamnés râler, se convulser, se raidir et mourir!

Ces longs et timides enjuponnés de bleu sont de la même race que les massacreurs enrégimentés des femmes, des enfants de nos légations et de nos missionnaires, les bourreaux qui forcèrent un empereur à s’empoisonner et poussent à la folie la vieillesse terrifiée d’une impératrice, ceux qui, par une cruelle ironie et un sinistre à-propos du hasard, ont pour chef le prince Tuan!

Quelles maladresses ont bien pu commettre nos ingénieurs? à quels dangereux excès de zèle ont bien pu s’abandonner nos missionnaires? quelles exactions ont pu, hélas! commettre en Extrême-Asie Russes, Anglais, Français et Allemands pour avoir amené ce terrible réveil de meurtre et de fureur chez un peuple de sculpteurs, d’émailleurs, de brodeurs, de menuisiers et de prêtres studieux, débonnaires et rêveurs?

La colonisation de l’Asie restera la grande tache de sang du dix-neuvième siècle, a-t-il été écrit quelque part. Prenons garde que cette tache humide et grasse ne s’étende sur toute l’Europe!

La révolte atroce des Boxers est, à travers l’humanité, la réponse à la guerre criminelle déclarée aux Boërs.