Dimanche 15 juillet.—Billancourt. Une aubaine, la conversation assez documentée sur l’Indo-Chine et les peuples de l’Extrême-Asie d’un ancien officier d’infanterie de marine, il y a trois ans encore en garnison à Saïgon. Les atrocités de Pékin, si épouvantables qu’elles nous paraissent, à nous autres civilisés, sont peut-être expliquées par l’attitude des coloniaux. Si le Russe déjà Tartare ne heurte pas trop le Mongol et le Mandchou dans leurs coutumes et leurs traditions, la brutalité anglo-saxonne, la morgue allemande et le «struggle for life» yankee froissent et blessent profondément la race jaune. Nous sommes, nous autres Français, les moins antipathiques de tous les «diables étrangers» que sont les Européens.

Si l’on ajoute le scandale sacrilège et l’émoi religieux des cimetières bouleversés par les tracés des ingénieurs, les ossements des ancêtres et les tombeaux violés par les travaux des nouvelles voies; si l’on ajoute enfin la mauvaise foi anglaise, le travail sourd de tous les pasteurs protestants, déjà dénoncés par Jean de Bonnefon: tout le monde anglican attelé là-bas à ameuter l’indigène contre les catholiques, on comprendra quelle responsabilité énorme ont assumée, avec leur politique de ruse et d’équivoque, les bons voisins d’outre-Manche.

Lundi 16 juillet.—Billancourt. Chaleur torride. Les pelouses brûlent, les feuilles se fanent et se crispent au bout des branches dans une atmosphère de four. La Seine charrie des bancs de poissons morts; ce sont des flottaisons de charognes qui empoisonnent tout le fleuve... à croire que la Seine prend sa source à Londres. Très anglais, ce procédé d’empoisonner les fleuves. Furieux de ne pouvoir mettre en ligne un effectif imposant de troupes en Chine, occupés qu’ils sont au Transvaal, nos bons voisins viennent-ils pas de dépêcher à Tien-Tsin des régiments hindous contaminés de la peste?

La peste au camp des alliés! Les Chinois eux-mêmes n’auraient pas trouvé cela.

Mardi 17 juillet.—Le Grand Bazar. Huit heures et demie; le dernier dîner à l’Exposition. Au restaurant hongrois, tout au bord du fleuve. Ils et Elles dînent.

«—Mais c’est qu’il fait frais. —Qui l’eût cru? Vous l’avez commandée, cette brise. —Et il y a du monde. —Ne criez pas victoire. C’est un des rares restaurants qui fassent de l’argent. —Non... —Si. Ils sont six en tout qui ont la vogue, et je ne les nomme pas pour ne pas affliger les autres. D’ailleurs, on devait s’y attendre. On avait fait les concessions à raison de soixante restaurants en tout, et il y en a deux cent vingt et un? jugez des bouillons. —En revanche, les kiosques de marchands de comestibles et les buvettes font de l’or. —Naturellement. Les trois quarts des visiteurs mangent sur des bancs. Charcuterie et papier gras, c’est l’Exposition de la bonne franquette. —On dit que les kiosques de journaux vendent aussi des comestibles. —Parfaitement. Ça rapporte plus que du papier. —Et ça l’emploie. —Mieux: les dimanches, les water-closets débitent du pain avec du saucisson et du vin au litre. —Il faut bien que tout le monde vive. —Vous n’avez pas encore parlé de l’école anglaise. —Oui, le pavillon de la Grande-Bretagne, les Romney, les Reynolds, les Gainsborough, les Constable et les Turner! —Moi, vous savez, j’ai toujours un faible pour Burne Jones. Vous avez vu son «Laus Veneris»? —Et son «Cupidon et Psyché» et sa suite de tapisseries de haute lice, la «Conquête du Saint-Graal»! Moi aussi, j’aime beaucoup, mais il ne faut plus l’écrire sous peine d’encourir les foudres du syndicat. —Quel syndicat? —Mais le syndicat Rodin, les maîtres de la Rodinière. Défense esthétique d’aimer Burne Jones et Gustave Moreau: ces deux noms-là font entrer la critique en fureur, et, quand elle écume, la critique... —... ce n’est pas de l’écume de petite marmite... Ce pauvre Rodin! Egorge-t-on assez les autres en son nom! —Passe encore les sculpteurs, mais, en son nom, on tue les peintres. —Mieux: on ne peut même pas en parler. —Non... —Parfaitement. Ils ont monopolisé l’éloge: eux seuls savent apprécier le maître de la Volupté et de la Douleur. Aussi qu’y ont-ils gagné? Ils en ont dégoûté le public. Il n’y a pas un chat à l’avenue Montaigne. —Comment? Rodin ne fait pas le sou? —C’est la solitude, l’affreuse solitude de l’interdit. Le pauvre grand homme s’en plaint, mais, comme c’est un brave homme, c’est charmant de voir comment il s’en console. «Je n’ai pas la quantité, disait-il dernièrement, mais j’ai la qualité. Ainsi, dans la journée d’hier il m’est venu la comtesse Potocka et le poète Oscar Wilde.»

Mercredi 18 juillet.—Le Grand Bazar. Neuf heures et demie, la fête exotique. Une foule compacte, énorme, du Trocadéro au Champ de Mars; des têtes et des têtes serrées, tassées l’une contre l’autre: l’ensemble agglutiné et noirâtre d’un gigantesque ravier de caviar; des sueurs et des odeurs, des relents de godillots tièdes, de corsages mouillés et des touffeurs d’aisselles. Et, tout à coup, des ronronnements de tambourins, des glapissements de flûtes aigres, des mélopées et des sons de derboukas, tout un hourvari monotone et strident de musiques barbares. Ce sont les exotiques du Trocadéro qui défilent dans un sillage de poussière et de clarté. Et ce sont des grands poissons de papier lumineux et des lanternes en forme de tambours balancés au-dessus de la foule; des nègres les portent, vêtus de vareuses bleues, coiffés de chéchias rouges. D’autres processionnent appuyant sur leur torse de grandes feuilles de latanier. Des musiciens coiffés d’immenses panamas, des négresses enturbannées de madras: c’est toute la section malgache: puis voici les gandouras et les burnous de soie, les fronts ceints de cordes en poil de chameau des Arabes d’Alger; les sequins sonnaillants des souks de Tunis et les grègues bouffantes des danseuses du ventre, et la foule acclame, se bouscule et rit. Voici, drapés de bleu, les grands fellahs d’Egypte.

Précédées de mille bêtes lumineuses en papier transparent et peint, voici, harnachées on dirait de laque rouge et toutes luisantes de soieries bruissantes, les faces jaunes et camuses de gnômes indo-chinois. Un immense et long —long, oh! combien long!— dragon de soie verte écaillée d’or ondule et serpente en brusques remous au-dessus de la foule: tarasque de l’Extrême-Orient, chimère aux énormes yeux saillants échappée on croirait d’une pagode, c’est l’emblème religieux sacré, le palladium annamite. Douze hommes engouffrés sous les plis mouvants de la bête la font se cabrer et se mouvoir. Ensuite ce sont les nudités de bronze hérissées de plumes, enjoaillées de coquillages des brutes superbes du Dahomey, les dents blanches et les yeux blancs des guerriers de Behanzin. Les souplesses félines, les gestes de statuette, les tailles minces et les torses plats tout sonnaillants de grigris et d’amulettes des sveltes danseurs cynghalais terminent le cortège aux maigres sons du gamelun, le criard et triste orchestre indo-chinois.

Vendredi 20 juillet.—Auteuil. Cinq heures et demie, sur la petite place. Quarante-huit degrés au soleil, trente-huit à l’ombre: la plus grosse chaleur de l’année; que dis-je?... de l’année: du siècle.

Autour de la fontaine Wallace des ouvriers harassés font cercle, attendant leur tour. Les yeux mornes, tout en s’essuyant le front d’un revers de la main, ils se passent machinalement le gobelet. Avec des crissements de soie des feuilles séchées, devenues jaunes en deux jours, des feuilles de fin d’octobre se détachent des platanes, planent dans l’air chaud et tombent. Tout le macadam de la petite place en est jonché; les pas éreintés des promeneurs dérangent des tas de feuilles mortes. C’est l’automne, le précoce automne en plein mois de juillet.