Mardi 7 août.—Bagnères-de-Bigorre. Autre tristesse. C’est une lettre de Paris qui me l’apporte avec la nouvelle de la mort d’Ary Renan. Ary Renan, le doux penseur, le peintre mystique, le critique d’art sensitif et d’autant plus averti, qui comprit le mieux et raconta le plus intelligemment peut-être l’œuvre prodigieuse de Gustave Moreau; Ary Renan, être rare et charmant, le disciple de Puvis de Chavannes qui approcha le plus du Maître et, en émotion maladive, quelquefois le dépassa; Ary Renan, pauvre être souffreteux et disgracié de la nature, dont l’enveloppe corporelle fut une prison d’art, où cet art s’affina.
Cet art prenant et pénétrant, cette peinture et ce style d’âme douloureuse et choisie, comme on sent qu’il les devait à la souffrance!... Etrange revanche des choses: ce fils du plus grand sceptique de ce temps, rien que par la douceur de son verbe et la ferveur de ses enthousiasmes, était un de ceux qui eussent fait croire à Dieu.
Ardent admirateur de la beauté et des maîtres, Ary Renan n’inventait pas de génies: il les faisait comprendre. Jamais il n’édifia sa gloire sur celle d’un autre; jamais il ne démolit un artiste pour élever un de ses confrères et ne piédestalisait pas. Gustave Moreau eut la chance de l’avoir parmi ses fidèles.
Ary Renan a beaucoup contribué à la renommée du Maître; c’était une âme et une probité égarée au pays des muffes.
Mercredi 15 août.—Quatre heures. Chaleur torride. Pas un souffle dans les grands arbres de l’immense jardin que domine le balcon. A l’abri des persiennes hermétiquement closes, c’est l’heure lourde de la sieste. Tout à coup des chants liturgiques, des proses latines psalmodiées par des voix nasillardes, un piétinement de foule m’attirent. Ce sont, derrière des oscillations de bannières espacées de dix en dix mètres, deux longues rangées de prêtres et de femmes voilées qui processionnent: foule paysanne, où les voiles blancs recouvrent de pauvres robes de filles du peuple, tandis que les voiles noirs engoncent des silhouettes presque espagnoles, tant elles sont rigides et sombres. J’ai déjà vu ces faces de cire jaune et ces prunelles ardentes dans l’Aragon et la Navarre. Des hommes suivent aussi, mais les femmes dominent; car la femme, l’éternelle enfant malade, a besoin d’être consolée et sa soif d’aimer l’attire plus près de Dieu. Des toilettes claires ferment le cortège, mais les Sociétés religieuses sont surtout recrutées chez les humbles; des rubans jetés en sautoir les distinguent les unes des autres et ce sont les «Dames de Sainte-Anne», et ce sont les «Auxiliatrices de Saint-Joseph», et ce sont les «Enfants de Marie», Marie, dont c’est aujourd’hui la fête dans l’Eglise catholique et romaine. Un décor de montagne et de station thermale sert de cadre à cette cérémonie, cérémonie un peu grotesque et pourtant si touchante dans l’élan et la ferveur de sa dévotion.
Marie, il est des noms qui pleurent, d’autres prient.
Marie a la candeur d’une rose fleurie,
Toute blanche, et Myriam, nom d’étoile et d’espoir,
Possède aussi l’éclat d’un astre. C’est le soir,
L’heure où les grands lys d’or referment leurs corolles.