Marie a la ferveur aussi d’une auréole:

«Ave Marie stella»; c’est l’heure où, sur la mer,

Le marin devient grave et regarde au ciel clair,

Si le nom vénéré s’inscrit dans les étoiles.

Vendredi 17 août.—Six heures et demie du soir. Bigorre. Le train m’emporte et déjà, dans la grande trouée de Campan, la petite ville où je viens de passer près d’un mois, la petite ville aujourd’hui familière depuis quatre ans que j’y reviens, attiré par le bienfait de ses eaux, Bagnères-de-Bigorre se fond dans la brume lumineuse et s’efface.

Petite ville dolente et dévotieuse dont j’ai souvent chanté les eaux courantes et l’air si pur, ce sont surtout tes bruits que j’ai aimés et dont j’emporte le souvenir, parce qu’ils se sont mêlés étroitement à ma vie: flûte de Pan du chevrier qui, tous les jours, à l’aube, descend de la montagne pour promener par les rues les pis gonflés de son troupeau, bruit du matin, celui-là, avec les cris aigres des vendeurs de journaux; sonneries de l’«Angelus» du soir, cloches si proches et pourtant si lointaines, j’entendis vos pareilles dans mon enfance provinciale. C’est vous que j’emporte avec moi dans le bruyant et populeux Béziers où m’appelle «Prométhée»; je vous regretterai bien des fois, et jusqu’au chant mélancolique du crapaud qui, rauque et doux, montait toutes les nuits sous mes fenêtres et dont la monotonie rythmait pour ainsi dire la respiration liquide de tant de sources murmurantes et chuchotantes!

Mardi 21 août.—Béziers, neuf heures du soir, les répétitions du collège. —Dans le préau de l’ancien collège Henri IV, tous les choristes de «Prométhée», une moyenne de deux cents hommes et de cent femmes environ, sont assis en cercle autour d’un piano juché sur une estrade, où se profile, échevelée et blanche, la tête aux larges yeux rêveurs de Gabriel Fauré. La musique du 2e génie et celle du 27e de ligne, obligeamment prêtées par leurs colonels, tassent plus loin leurs uniformes; la cour et ses platanes sont violemment éclairés par des lampions, lampions sur tous les pupitres et lampions à toutes les fenêtres du bâtiment collégial, des têtes de curieux s’y écrasent. Toute la bourgeoisie de la ville, pantalons blancs et toilettes claires, est là, installée sur des chaises et fait cercle autour des exécutants; dans l’ombre du jardin, c’est la rumeur de la foule qui tout à l’heure se taira, quand reprendra l’ensemble des chœurs; dehors, dans la petite rue du collège, de la foule et encore de la foule se tasse à la grande porte close, une foule presque assiégeante, venue pour saisir des bribes de musique au passage et guetter la sortie des artistes. Somme toute, toute la ville de Béziers est là enfiévrée, soulevée de curiosité dans l’attente du spectacle de dimanche, tout un Béziers encore vibrant du souvenir de «Déjanire» et impatient d’entendre «Prométhée», toute une ville enthousiaste de musique, consciente du rôle qu’elle prend d’heure en heure dans les annales de l’art et toute fière d’apporter, depuis les plus humbles jusqu’aux plus riches, leur concours à la grande œuvre de décentralisation fondée par Saint-Saëns, car ils chantent tous dans les chœurs de «Prométhée», comme ils ont chanté dans les chœurs de «Déjanire», les solides poumons biterrois. Dans la journée, ils sont forgerons, menuisiers, charpentiers, maîtres de chaix, tonneliers, vignerons; le soir, ils sont guerriers de Mitylène ou pâtres sauvages du Caucase et accompagnent de voix chaudes et sûres les strophes de Rousselière-Andros ou de Torrès-Enoë, rassemblés tous comme un troupeau docile par l’énergie de Castelbon de Beauxhostes, et tous les groupes attentifs dans l’ombre et à l’entrée des jardins, assis les uns sur les pelouses, les autres échoués sur les bancs, contiennent des sœurs, des fiancées, des amis, des parents des choristes de «Prométhée»; ensemble touchant et presque digne d’une cité antique que cet unanime et spontané concours d’une population à une œuvre de pure gloire civique.

En veston d’alpaga noir, pantalonné et coiffé de blanc, Camille Saint-Saëns assiste à toutes ces répétitions, sa présence est le véritable soutien de toutes les énergies. Si parfois les braves Biterrois des chœurs prononcent «Ernest» pour «Hermès», et «entrecôte» pour «holocauste», ils n’en ont pas moins tous la grande vénération du maître. Camille Saint-Saëns se sent à Béziers comme Wagner à Bayreuth, il s’y sent plus qu’admiré, aimé; tout est là.

Dans la foule pittoresquement baignée de clair obscur, çà et là, les hautes silhouettes de M. Vallier-Héphaïstes et de madame Fiérens-Bia; Ferdinand Herold promène la placidité de sa barbe blonde et de Max, qui attend sa réplique, la mélancolie hautaine de sa face de César.

Un émoi dans cette foule, un remous dans les groupes. C’est en ondoyante robe blanche, haut coiffée de rose et drapée d’hermine, l’entrée sensationnelle de mademoiselle Laparcerie, la «Déjanire» d’hier, la «Pandore» de demain. Cora, notre Cora. Un murmure flatteur la précède, une cour de poètes toulousains l’escorte, madame mère l’accompagne.