«Un peu en retard, chère. —Toujours exquise! —Quand arrive le marquis? —Nous l’attendons pour la seconde seulement. —Est-ce que le prince Henri viendra?»
Samedi 25 août.—Béziers, pendant la répétition générale de «Prométhée»; pendant le premier entr’acte, Ils et Elles causent. «—L’entrée de Max, hein? est-ce assez épatant? —Cette nudité dans l’envolement de ce grand manteau rougeâtre, on dirait de flamme et de sang. Extraordinaires, les mouvements que prennent les étoffes sous le vent, dans ce théâtre en plein air. —Et ce décor, ces foules évoluant dans ces trente mètres de praticables! —Les chœurs de Fauré sont d’un puissant! Je vous avouerai que je me défiais. —Laparcerie a de bien jolies attitudes. —Un peu trop jolies peut-être. Il y a eu une engueulade entre elle et Lorrain, à la répétition du matin. —Alors, fâchés le poète et la Muse? —Je crois que Lorrain ne pardonne pas Toulouse!... —Et les poètes Toulousains!... —Le fait est qu’ils sont tous là! —Accourus pour assister à la mort de «Prométhée»... —Mettons à la chute, les corbeaux du Titan. L’aigle ne suffisait pas. —A propos, qu’est-ce que fait l’aigle? —Mystère, on a parlé d’un cygne du plateau des Poètes préalablement noirci à l’encre d’un des détracteurs de la pièce. —Mais on a craint de démolir le décor. C’est très fort, un cygne. Bref, on parle d’un mécanisme d’Allez frères, manœuvré par un enfant. —Les corbeaux de «Prométhée», ça me rappelle un quatrain de Labordère au moment de la campagne menée par tout le jeune Midi contre Herold et Lorrain; le voulez-vous? —Dites...
De Prométhée plaignez le sort cruel:
Aux volailles célestes il fut toujours en proie.
Pour avoir dérobé jadis le feu du ciel,
L’aigle de Zeus lui dévorait le foie,
L’aigle de Zeus jadis... aujourd’hui, c’est une oie.
Un émoi dans les groupes: Jambon est blessé, les yeux, les cils et les mains brûlés par les pièces d’artifices destinées à simuler la foudre, pendant l’invocation au feu de de Max; la nouvelle court et fait le tour des gradins et des arènes. Dans le toril, où sont installées les loges des artistes, Jambon, la tête enveloppée d’ouate hydrophile, délire étalé sur une civière dont on a grand’peine à écarter la foule. Le docteur Sicard, le maire de Béziers lui prodigue ses soins. Castelbon, consterné, lui frappe la paume des mains; le blessé continue de divaguer avec, dans les yeux, de grosses larmes.
Dans les arènes la répétition continue et, à travers les escarpements et les roches du maître-décorateur étendu là, gémissant et atteint, la lente théorie des «pleureuses» descend et serpente, escortant la civière de «Pandore», de Pandore qu’elles croient morte et qui n’est qu’endormie, et dont le «lamento» de Gabriel Fauré mène en gémissant les funérailles.
Dimanche 26 août.—Béziers, quatre heures. La consécration de «Prométhée». La foudre aux Arènes! —La colère de Zeus éclatant sur quinze mille spectateurs réunis pour voir renouveler l’affront du Titanide aux Olympiens; grondements de tonnerre, éclairs et trombes d’eau, pluie torrentielle noyant les arènes vidées dans une panique et une ruée de foule; des femmes s’évanouissent de chaleur et de terreur, le décor très endommagé s’écroule, la foudre est tombée sur la roche même où, dans la mise en scène de Baudu, Prométhée de Max invoque le feu du ciel et tombe foudroyé par les dieux. Les artistes à demi nus ont dû être enlevés de force de leurs loges qu’avaient envahies les cascades d’eau courant dans le toril. La foudre sur «Prométhée»! Les auteurs ne pouvaient pas espérer une meilleure réclame.