Lundi 27 août.—Béziers, neuf heures du soir, hôtel du Nord, après la première.—Ils et Elles causent. L’élément est cette fois parisien. Il y a là Jacques Hébrard, du «Temps». René Maizeroy, du «Journal», Gustave Coquiot, de la «Presse». Lalo, critique du «Temps», dîne, lui, chez Castelbon de Beauxhostes avec la princesse de Polignac. Larroumet, venu exprès d’Uriage pour assister à la première de la veille, n’a pu trouver à se loger, tant les hôtels sont combles, et est reparti sans avoir pu assister à la représentation de la journée. «—Hein! vous devez être content? Cela a été un triomphe. —Le troisième acte est une merveille de mise en scène: la descente de Pandore parmi les hommes, le coffret d’Hermès entre les mains, pendant que le Titan leurré agonise et se lamente dans les hauteurs, cloué sur son rocher, ça se composait comme un Burne Jones. —Et l’émotion de la musique de Fauré, la sérénité du chœur final:
«Les dieux cléments nous ont souri»? —C’est peut-être la plus belle page qu’il ait jamais écrite. —Etes-vous remis avec Laparcerie? Elle a divinement joué ce troisième acte. —Son invocation aux «Océanides» était un bas-relief grec; elle l’a dit avec une sobriété de gestes, une chaleur de diction et une pureté de lignes... —Oui, elle a été dans cet acte à la hauteur de de Max, mais cela n’a pas été sans mal. Elle s’était mise en tête une entrée d’Ophélie tout enguirlandée de roses, un mètre cinquante de fleurs qu’elle portait noué à la taille, et qu’elle nous a servi à la répétition générale, dans ce décor du Caucase et cette atmosphère de gibet, c’était vraiment trop de fleurs! —Et puis, nous avions déjà eu cela à Orange, dans Wanda de Boncza servie sur une civière bordée de passe-roses, comme un turbot de banquet de comice agricole. —Et elle y tenait, à ces guirlandes, la belle Pandore? —Je vous crois, c’était une idée de sa mère. —Oh! alors! —Vous la boudez toujours? —Non, mais je l’avais prévenue que de Max serait un concurrent dangereux; il a composé son rôle avec une conscience et un art! C’est peut-être la plus belle création de sa carrière. —La douleur et la révolte faites homme. Tout de même, ils faisaient un bien beau groupe au troisième, quand il essayait de la protéger contre la colère des dieux. —Parbleu, il a joué le rôle au naturel. Dans la vie c’est un révolté.
Au bout de la table, René Maizeroy, fervent enthousiaste du Languedoc et de ses vieilles villes encore toutes vibrantes des souvenirs albigeois et vivantes de vieilles coutumes, raconte avec mélancolie un Toulouse qui n’est déjà plus, un Toulouse de gitanes et de vieilles fêtes locales, où, pendant la semaine de la Trinité, la rue du Thor se changeait en allée fleurie, en une espèce de couloir diapré et mouvant de toutes les nuances et de toutes les couleurs, une rue du Thor garnie dans tout son parcours d’étals de marchandes de fleurs et de queues ocellées de paons, de paons vivants que des gens de campagne venaient vendre à cette fête.
Vendredi 7 septembre.—Toulouse. «Je n’aime pas Toulouse, parce qu’il n’y a pas d’arbres, déclarait, à de récentes fêtes littéraires, une jeune tragédienne convoquée à un banquet de poètes, mais j’aime les Toulousains...» —«Parce qu’ils en ont», soufflait «in petto», un Parisien égaré dans ces agapes du pays d’Oc.
Le toast, comme bien vous le pensez, est aujourd’hui célèbre dans Toulouse. Toulouse, la ville des longs canaux ombragés de platanes, Toulouse, la ville des merveilleux jardins, le Jardin des Plantes, le Jardin royal, le Grand-Rond, si pittoresquement réunis, tous les trois, au centre de cinq longues allées d’ombre et de fraîcheur, Toulouse, la ville des promenades célèbres, où la mélancolie des canaux hollandais s’ensoleille de toute la gaieté des ciels bleus entre les transparences vertes de séculaires frondaisons; Toulouse, une ville sans arbres!
Comme c’est bien là un jugement de comédienne habituée à juger une pièce sur un rôle et un auteur sur un décor, et comme cette superficielle condamnation d’une ville, sans même l’avoir parcourue, sur la foi de trois églises et de trois ou quatre vieux hôtels visités, dénote dans toute sa naïveté l’âme puérile et complexe des cabots!
D’ailleurs, combien de Toulousains, en vous parlant de leur cité, s’en tiennent-ils fièrement à cette nomenclature: Saint-Sernin, le Capitole et les Allées! Pedro Gailhard, il est vrai, ajoute Saint-Etienne avec le juste orgueil d’avoir introduit dans la cathédrale du «Prophète» le large vaisseau de sa nef si curieusement ouvert sur les ogives hardies de son chœur; les poètes mentionnent l’hôtel d’Assézat en souvenir de Clémence Isaure; les architectes, toutes les constructions de Bachelier. Mais dans toutes les auberges de la ville, pas plus que dans les guides, quand jamais vous conseille-t-on les délicieuses et fraîches promenades des bords du canal, ce canal du Midi avec le beau bas-relief du cardinal de Loménie de Brienne, où viennent se relier, soleilleuses et mélancoliques et hantées de tant de pêcheurs, les vertes allées d’eau de quatre autres canaux?
Samedi, 8 septembre.—Toulouse. Cinq heures du soir, place du Ravelin. Une aubaine: la rencontre d’une noce gitane, les gitanes tant chantés par Armand Silvestre, aujourd’hui un peu disséminés aux environs de la ville, depuis les troubles d’il y a cinq ans, la fameuse descente de tous les ouvriers des faubourgs contre les Bohémiens de Saint-Cyprien, à la suite de la sanglante bagarre de la place du Capitole (un maçon aveuglé à coups de ciseaux, les deux yeux sortis de leurs orbites, par un Gitane tondeur de chien, les longs ciseaux cliquetants que promènent dans tout le Midi, de Bayonne à Marseille, les gars musclés de la tribu).
La tribu prophétique aux ardentes prunelles!
Le siège du quartier gitane par les ouvriers toulousains, les inondations de 1875, quand le maréchal de Mac-Mahon, accouru sur le lieu du sinistre, ne trouva à dire, devant tant de ruines, que la phrase demeurée légendaire: «Mon Dieu, que d’eau, que d’eau, que d’eau!» voilà les deux grands événements que vous ressassent, sans variante aucune, tous les cochers de Toulouse.