Mardi, 11 septembre.—Une lettre de Paris. —«Et vous avez manqué les luttes au «Village suisse,» la fin du championnat du tournoi de Paris. Les Pyrénées et le Languedoc vous retiennent et pourtant cet Appenzel de carton pâte avait son charme, animé par des gros bergers suisses aux prises avec nos gymnastes: c’était très Guillaume Tell, Chillon, Fuelen et Gessler. Je vais tâcher de vous narrer cela. D’abord le décor que vous savez, des rocs, des chalets et des chapelles. Au milieu, de bons gros gars balourds aux yeux de lait mouillé d’azur, tout frais, épris seulement de nourritures lourdes et de bolées de vin, des blonds rudes caleçonnés de toile s’agrippent aux gymnastes plus sveltes et plus fins, mais qui n’en ont pas moins le dessous; tombés d’abord, nos lutteurs le sont tout le temps, car les bergers sont têtus, obstinés et féroces quand ils ont la prise. Ah! on y va avec entrain, pas de «chiqué», c’est vite fait, on se bourre constamment et l’on va taper du crâne contre la balustrade et parfois contre l’estrade, où siègent les autres lutteurs. Dans les chalets, dans les allées, il y a un monde! L’eau tombe de la cascade, on s’égaie, on se sent devenu soi-même quelque chose de suisse, on a une âme de l’Oberland ou du Valais, et tout à l’heure on regagnera aussi sa petite case en bois aux fenêtres ornées de pots de géraniums à la forte odeur cuivrée qui, par ce temps doux, enchante.
Mais le tournoi est fini, les vainqueurs (on le prévoyait), sont les bergers. On va les couronner avec le cérémonial usité en Suisse. Un troupeau de filles, robe rouge et tablier bleu, monte sur l’estrade et chacune à tour de rôle couronne le vainqueur. Réjouissant à l’œil l’agenouillement de tous ces gros gars en face des promises, on a l’idée que la fille sent le lait et le garçon le suint des laines. Une fois couronné, le gars embrasse la fille, mais rudement, sans s’attarder. On les sent robustes et très gosses, bien plus heureux d’être promenés autour de l’estrade sur les épaules de leurs compagnons que de se frotter aux jolies joues roses des servantes; bons gros garçons sauvages aux crânes tondus ras, aux petits yeux bleus naïfs, aux fortes pattes de chiens patauds.
Après, il y a des chants variés d’Helvétie: chœurs de Berne et ranz des vaches de l’Oberland, et enfin illumination de la vallée avec cortège de filles, de gars, de vaches et de chèvres, un vrai défilé de jouets mécaniques, les gars miaulant, les filles piaulant dans l’échevèlement rouge d’une retraite aux flambeaux, et comme couronnement, la sortie avenue de Suffren et de la Motte-Picquet au milieu de la godaille de tous les estaminets ouverts, dans le public spécial de fillasses que vous savez, aggravé des gandouras de tous les Egyptiens disponibles de la rue du Caire! La rue du Caire en faillite, les chameaux vendus, les fellahs sur le pavé et s’ébattant avec toutes les jeunes cravates du quartier, un Grenelle aujourd’hui mâtiné d’Alexandrie et qui fait des avenues de l’Ecole militaire un des plus grouillants étals de luxure qu’on ait vu à Paris depuis l’autre Exposition. Ah! la «Rue amoureuse» de Maurice Beaubourg est dépassée, et de combien! et il s’en perpètre de raides dans les hôtels meublés du Gros-Caillou, en ce moment. Pour peu que les chaleurs reprennent, on va mettre les bancs aux enchères.
Samedi 15 septembre.—Bayonne, quatre heures et demie.
Fonda española
VASCONGONDA AJ HERNANI
perla tenida
por la señora doña Manuela
Telle s’annonce la première auberge rencontrée en sortant de la cour de la gare; et cette «entrada de la Fonda», ses portefaix échoués sur les bancs, un éventail à la main, l’attelage de mules toutes pomponnées de rouge et de jaune de quelque hidalgo de Biarritz venu cueillir un ami à l’arrivée du train, les petits bœufs à longues cornes qui font ici le charroi, caparaçonnés de toile et le frontail hérissé de toisons rousses sous l’aiguillon d’un toucheur au large béret, et devant tous les cafés, tant de consommateurs de limonade, tout cela et la chaleur et la poussière, et comme une odeur éparse de chocolat et de vanille, tout cela, en vérité, chante et proclame l’Espagne; et c’est l’Espagne qui vous accueille, comme accoudée aux cimes des Pyrénées, à l’entrée de ce Bayonne encore tout plein du souvenir du grand siècle de la dynastie des Bourbons et de la politique de Louis XIV, dans sa ceinture de fortifications de Vauban...; et ce sont les arches de deux ponts, l’encorbellement de tourelles du fameux Réduit, et, à perte de vue, les larges travées bleues de deux rivières: l’Adour et la Nive aux noms doux et fluides comme de l’eau coulant dans de la clarté; et c’est, en effet, de la clarté qui coule avec elles dans ce Bayonne aux quais ensoleillés, aux petites rues étroites et fraîches, à la cathédrale ajourée, aux remparts ceinturonnés d’avenues ombreuses et séculaires, Bayonne, ville-joyau de verdure et de pierre dont les vastes ciels ont la palpitation soyeuse des ciels espagnols, ces ciels de nacre lumineuse que Velasquez peignait derrière ses groupes équestres et dont il a fait l’enchantement de la fameuse «Reddition de lances de Bréda.» Bayonne a la prospérité aujourd’hui agonisante malgré l’apparente gaieté de ses cafés et de ses ponts, Bayonne dans laquelle, avant les ruineux traités de commerce avec l’Espagne, le Guipuscoa et la Navarre, laissaient, les jours de marché, deux millions par mois de pesetas, toutes les provinces basques venant alors s’y approvisionner, Bayonne, dont le transit et le commerce abandonnés des Basques de «tras los montes» font aujourd’hui la richesse d’Irun, Bayonne, devenue à Biarritz ce que Saint-Malo est à Dinard, vivant surtout du flux et du reflux et de l’excédent de la plage voisine, Bayonne, où les vieilles mendiantes, accroupies dans l’ombre des vieilles portes, à l’entour des glacis, remercient encore le passant charitable de ce vœu charmant et suranné: «Dieu vous préserve, mon mignon.»
Dimanche, 16 septembre.—Biarritz, onze heures du matin. Les élégantes et les snobs qui font profession de fréquenter les plages ont-ils jamais réfléchi à l’effet que font leurs silhouettes sur le bleu cru ou le gris-perle de la mer? Assurément non, car ils fuiraient comme un miroir grossissant le voisinage de l’Océan et éviteraient, tel le crayon vengeur d’un Forain ou d’un Caran d’Ache, que dis-je, pis, d’un Hermann Paul, l’immense toile de fond des vagues et du ciel.
Il n’y a pas à dire. Les vastes échappées du large si propices à l’esthétique des simples, les horizons de mer où se mettent si naturellement en vigueur la santé robuste et les gestes nécessaires des pêcheurs, des ramasseurs de sable et des matelots, le glauque écumant des lames et l’arabesque abrupte des roches, on dirait, posées là pour faire valoir les fortes carrures et les chairs brunes de hâle: tous ces cadres de nature et de beauté rude sont d’une vérité fatale aux mièvreries alambiquées des élégantes anémies et soulignent d’un trait cruel nos déformations de civilisés. A la mer, toutes les laideurs s’aggravent; les ridicules y deviennent de la satire, et rien de plus probant, à cet effet, que l’heure du shopping à Biarritz, dans la lumière crue de onze heures. Quadragénaires trapus culottés de flanelle blanche, grosses dames sanglées dans des draps beiges et dont le maquillage se violace, jeunes cercleux au dos voûté, à la poitrine creuse, les rotules apparentes sous les pantalons de tennis, longues Anglaises étiques aux chevilles osseuses, Parisiennes chlorotiques aux ventres ravalés et aux coupes saillantes sous la compression du nouveau corset, tout cela forme un défilé lamentable, une pitoyable procession de misères physiques, de prétentions bedonnantes de morgues satisfaites, d’élégances avachies et de ventripotent égoïsme devant un ciel de nacre frissonnante où les larges pieds nus et les jambes brunes des baigneurs biarrotes les écrasent de toute leur force saine, comme les fragments divins de Baïes et de Pompéï écrasent, à Naples, la déchéance et les tares physiques des mornes visiteurs du musée.
Lundi, 17 septembre.—Saint-Jean-de-Luz. A la grande partie internationale de «Blaid a Chistera», Saint-Jean-de-Luz, la plage lumineuse et calme contée par Scheffer dans «Grève d’amour», Saint-Jean-de-Luz, cher à Pierre Loti comme à René Maizeroy, qui en ont décrit dans des pages d’émotion et de charme les vastes horizons de mer et de montagnes, les mœurs à la fois savoureuses et rudes, la beauté de la race et les amours fleurant la bruyère et l’embrun... Et ce sont des passages entiers de «Reflets sur la sombre route» et du «Chemin de la croix» que je revis dans cet ensoleillé préau (gradins encombrés d’une foule passionnée et bruyante, piste sablée comme une arène), où, contre le grand mur blanchi à la chaux, le «Blaid», comme ils l’appellent ici, frappe et rebondit avec des sifflements de balle, la pelote frappée au vol par les gantelets d’osier des champions des deux camps, Espagnols et Français tous Basques d’origine, la main captive et déjà apparente sous le cuir trempé de sueur du chistera.
Cette partie de pelote, la souplesse féline des joueurs bondissant au-devant de la balle, rampant pour la cueillir quand elle rase d’un vol presque amorti le sol, les ruses d’Arrué, trapu et souple, ranimant la partie presque éteinte par la tactique d’Amoroto, l’échange des regards aigus des adversaires s’observant comme dans un duel, les voltes éperdues d’Araquistain tournoyant sur lui-même pour la happer au vol et, de ses deux mains réunies sur le chistera, renvoyant la balle dans une haute parabole claquer et rebondir contre le mur, tout ce déploiement d’adresse, de vigilance et de force je l’ai déjà vécu par Maizeroy dans une page publiée ici même le 21 août. Mais ce qui me grise et me transporte encore plus fortement que ce spectacle de souplesse et de beauté, c’est la fièvre communicative de cette assistance, son enthousiasme et ses cris de joie aux beaux coups, la passion que cette foule basque apporte au jeu national. Les gradins sont noirs de bérets, bérets de France et bérets d’Espagne, noirs de soutanes aussi, car tous les prêtres des provinces sont grands joueurs de pelote et, dans chaque village, dirigent les parties. Ils sont là, glabres et rasés sous leurs larges tricornes noirs, offrant, un peu gras, mais bien ciselé, le profil caractéristique de la race, cette race dont ils sont si fiers. (Six cent mille Basques seulement en France, deux arrondissements, Bayonne et Mauléon, et deux millions en Espagne.)