Mêlées au peuple, accueillies et aimées par lui, les soutanes encouragent les champions et donnent le signal des applaudissements. Aux fenêtres des maisons voisines, des têtes de curieux s’étagent. Pour mieux voir, des gamins du pays sont grimpés dans les arbres et suivent la partie par-dessus les murs. De tous côtés, des yeux plongent sur la piste. Il y a même des gosses qui se sont glissés à plat ventre sous les toiles de clôture et contemplent avidement, la tête au ras du sol.

De-ci, de-là, venus de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz et des stations voisines, des groupes de «prigs» et d’élégantes.

Mardi, 18 septembre.—La partie de pelote d’Anglet. Quand on prend de la pelote, on n’en saurait trop prendre. L’appétit vient en mangeant. Hier, à Saint-Jean-de-Luz, l’enjeu était de cinq mille; il est de six aujourd’hui. Ce sont presque tous les mêmes joueurs qu’hier, Diharce et Arrué dans le camp français, Araquistain dans le camp espagnol. Mais la joie de la partie du jour est Chiquito, le souple et rageur Mexicain de Cambo, toujours bondissant, éperdu, aux aguets de tous les coups qu’il veut faire, désertant même son poste pour aller au devant de la pelote et trahissant parfois son camp par excès de zèle, grommelant de rage quand il perd, trempé de sueur, la chemise plaquée aux épaules, dix-neuf ans à peine, la peau boutonneuse, sec, fébrile, opiniâtre, têtu.

C’est lui que l’assistance acclame «Chiquito! Hardi, Chiquito!» Et, soulevés d’enthousiasme par la dextérité, la promptitude de ses coups, des prêtres se lèvent, descendent sur la piste; et, du haut des gradins, des bérets et des chapeaux s’envolent qui viennent s’abattre sur le sable, comme aux beaux jours des «corridas». C’est la même foule vibrante et passionnée des plazza de San-Sébastian et de Saragosse, cette «furia» démonstrative de la race qui, il y a trois ans, dans les arènes en ruine de Fontarabie, faisait tout à coup se lever une femme du peuple, une haillonneuse Espagnole en train d’allaiter un «niño», et, devant l’éventrement d’une malheureuse rosse, la faisait brusquement arracher l’enfant de sa mamelle et crier, dans un exaltement sauvage, le gosse tendu à bout de bras vers l’animal à cornes: «Mira el toro!»

Mercredi, 19 septembre.—Bayonne; lettres de Paris. Il ne s’y passe rien en ce moment, mais on y passe beaucoup.

D’ailleurs il est délicieux ce Paris de septembre; l’air fin, doux, léger, apaisé est, dans les quartiers déserts, enveloppant comme une atmosphère de couvent.

Dimanche, à l’Exposition, une foule, un peuple, plus de six cent mille êtres entassés dans si peu d’espace, la population de trois grandes villes piétinant et tournant en rond entre le pont d’Iéna et celui de la Concorde et ces troupeaux humains admirant surtout les canons, le formidable attirail du Palais de la guerre, tels des moutons se bousculant pour voir des trousses de boucher.

Echappé de là, j’ai suivi à petits pas les quais de la rive gauche, j’y ai trouvé un Paris à l’abandon, comme vidé par une panique, délicieusement déserté. Quelle oasis et quel repos de voir l’admirable fuite de nos quais après les orgies de chaux et de plâtras du Trocadéro et des clochetons des Invalides, ces odieux clochetons et ces plus odieux dômes pareils à des bougies qui auraient coulé, et c’était charmant, après toutes ces horreurs provisoires, d’être accueilli par la colonnade du Louvre, les tours de Notre-Dame et même l’Institut, comme par de vieux amis qu’on aurait un peu délaissés. Je suis descendu jusqu’au pont Saint-Michel; la nuit semblait monter doucement du fleuve, la lune s’est levée sur la Sainte-Chapelle et j’ai poussé jusqu’à Bercy, au delà de la merveilleuse île Saint-Louis, où la Seine a des faux airs de Tamise.

Dans les théâtres, les revues commencent à sévir, il faut bien amuser la province, servir aux vingt mille maires convoqués aux Tuileries de la fanfreluche et de la femme, de la petite femme retroussée par Grévin. Pour le même public, Samuel a repris aux «Variétés», le trop connu «Carnet du Diable» comme Deval à «l’Athénée», va reprendre les «Demi-Vierges» et l’Ambigu, les «Deux Gosses», spectacle d’Exposition, de fin d’Exposition, soldes pas chers.

Samedi 22 septembre.—Onze heures et demie, aux Folies-Bergère, le coucher des maires. —Sont-ils tous là? En tous cas, une légende leur assigne, ce soir, le promenoir de l’établissement Marchand comme étape finale. C’est ici, au milieu du va-et-vient des filles, des œillades et des frôlements, que Paris veut, avec ou sans écharpes, les invités du gouvernement.