Oui, ce parc de Saint-Cloud, le plus populaire des environs de Paris, ce grand espace de pelouses et d’arbres, qui est comme un des poumons de la ville, puisque tous les faubourgs viennent y respirer, ce bien du peuple, en somme, et qui devrait être inaliénable, l’Etat a failli le vendre et le morceler. Une Société, anonyme d’ailleurs (de marchands de biens) avait flairé la bonne spéculation à faire, le marché a été près de se signer, mais l’alerte a été donnée, des journaux, avertis, ont poussé le cri d’alarme et le danger a été cette fois évité.
Jusques à quand?... Sentinelles, veillez!...
Lundi 24 septembre.—L’esprit de Gavroche. —Une heure après-midi, boulevard des Italiens, devant un Bouillon Duval. Toute une bande de Cooks y stationne, les hommes hésitants au milieu des femmes qui pérorent et consultent sur une carte le prix des plats affichés; tout un troupeau de pèlerins comme on en rencontre dans les trains de Lourdes: waterproofs pisseux, grosses chaussures lacées, vêtements fripés et mangés de poussière, les femmes en petit chignon serré sous des chapeaux de toile cirée, les hommes en casquette de voyage: tout le débarquement terne et maupiteux d’une nuit passée en chemin de fer; d’ailleurs l’œil en joie, des faces rondes et luisantes tout émerillonnées, des mines rougeaudes qui respirent la santé et la mer; l’émerveillement égayé d’une descente de train de plaisir (trois jours à Paris, départ le vendredi soir, retour le mardi matin, Bruxelles, Anvers, Audenarde, Ostende); car ces visiteurs sont des Belges. Je l’aurais parié, ils ont la rondeur et la prudence flamandes. «Le menu leur goûte. Maintenant il s’agit de savoir, savez-vous, ce que ça va coûter.» D’ailleurs, pas d’erreur possible, des hommes, sur leur casquette, des femmes, sur leur chapeau, portent «Ostende» sur une petite bande de papier.
«Toute une bourriche», résume Gavroche qui passe les deux mains dans ses profondes: «Malheur! les huîtres qui vont bouffer.»
Vendredi 28 septembre.—Kawakami chez la Loïe Fuller. —Car il n’y a pas qu’elle, cette touchante et maniérée Sada Yacco, d’un fard si délicat et d’une intensité si tragique dans son agonie de la Gesha et du Chevalier; il y a lui, Alojiro Kawakami, le mari et l’éducateur de la tragédienne, déjà remarqué à côté d’elle dans le «Chevalier et la Gesha» et tout à fait remarquable dans ce drame de «Késa» aujourd’hui au programme, la «Késa», où le Japonais, après la Japonaise, donne la plus terrifiante et la plus bouleversante agonie qu’on ait vue au théâtre dans la mort du jeune Morito.
«Késa», c’est l’histoire d’une jeune fille capturée par des brigands et arrachée du repaire de ces bandits par un jeune chevalier, «un ronin» qui la délivre et obtient de sa mère la promesse de sa main. Le drame ne commence que trois ans après l’aventure. Au retour de la guerre, Morito trouve sa fiancée mariée et, de fureur, jure de tuer la mère de Késa, qui l’a donnée à un autre. Pour sauver sa mère Késa promet à Morito de devenir sa femme, s’il tue son mari; elle lui donne la clef de la chambre nuptiale et convient, pour éviter toute erreur, de couvrir la lampe de son voile; mais cela n’est qu’une feinte. Eprise de son mari et pourtant fidèle à sa parole, Késa éloigne l’homme qu’elle a livré et prend sa place dans le lit nuptial. Morito la tue croyant tuer son rival puis, découvrant son erreur, il s’ouvre le ventre.
La situation de «Késa» est presque celle du dernier acte du «Roi s’amuse» quand, pour sauver François Ier, la fille de Triboulet va s’offrir aux coups de Saltabadil; il y a aussi dans cette agonie d’âme d’une volontaire condamnée des réminiscences de la mort de «Desdemone». Sada Yacco y est délicieuse, elle joue de son voile, du fameux voile-signal avec une pudeur et une tristesse attendrissantes; dans sa scène d’amour avec Morito, quand elle met son voile entre elle et lui et s’en enveloppe, comme d’une égide, contre son désir, cette petite idole de l’Extrême-Orient donne des lignes de statue grecque; et sa résignation, ses sursauts de douleur étouffés quand, pliée en deux sous la lampe, elle trace au pinceau sur le papier de riz ses adieux à la vie, le testament de sa mort, tout cela, en vérité, est d’une émotion vécue et pénétrante; mais tout ce charme et toute cette tendresse disparaissent dans le réalisme effroyable avec lequel, crispé d’angoisse, révulsé d’épouvante, les yeux comme désorbités, les cheveux droits sur la tête, Kawakami prépare le meurtre, l’exécute et, le crime une fois accompli, son erreur découverte, trébuche le long de l’escalier et, claquant des dents, sans un mot, sans un cri, avec un étranglement de tout l’être, râle, halète des spasmes et enfin s’éventre en travers des degrés.
Scène, en vérité, shakespearienne que cette fin sanglante, coup sur coup, des deux amants et l’effroi, la démence et la fuite à tâtons des autres acteurs devant les cadavres! Un Shakespeare du Japon mis en scène par Hokousaï. D’ailleurs, dans les coulisses la Loïe Fuller, qui me présente le couple, m’apprend que Kawakami a joué du Shakespeare ou presque, au Japon: «Othello» et le «Marchand de Venise» avec la scène de la livre de chair existent dans le théâtre japonais ou du moins presque identiques, et ces pièces ont douze cents ans. Kawakami, vêtu d’un macferlane et coiffé à l’européenne, me le confirme en anglais; Sada Yacco, minuscule et pliante, gazouille avec un grand salut un babil incompréhensible et charmant; elle a la pâleur d’une feuille de papier de riz et, chose étrange, ressemble de près étonnamment à Bartet. C’est le même visage étroit avec la lèvre en cerise, le même sourire boudeur. Le 9 novembre, le couple repart pour Tokio; en 1902, ils reviendront en France.
Parisiens, fervents de MM. C. Coquelin et Guitry, vous, si avides de nouveautés, allez donc voir Kawakami.
Vendredi 12 octobre.—Au Grand Bazar, une oasis.