Au milieu des piaulements de binious et de ronflants tutu panpan, dépaysé parmi les parades foraines du village breton et du Mas provençal, un coin de calme et d’art résume tout l’effort d’une élite studieuse de sculpteurs, d’architectes, de peintres et de tisseurs, l’«Art nouveau» de M. Bing.
Bing, l’érudit japonisant, dont les recherches furent si étroitement liées à celles de M. de Goncourt, Bing qui, pendant trente ans de sa vie, vécut familièrement avec l’art de l’Extrême-Orient des époques les plus lointaines et puisa dans l’étude de l’art japonais l’amour de la nature, la science de la composition, le secret de la fantaisie et le culte de la ligne, que déjà depuis dix ans, il s’efforce d’introduire dans le moderne style, le style qui porte déjà son nom, et dont les premiers essais rudimentaires n’avaient jusqu’ici donné que de vagues bégaiements.
En effet, l’année dernière encore, rue de Provence, en dehors des vases de Tiffany, des verreries de Kepping, des reliures de madame Walgren, des cuirs travaillés de madame Thaulow et de quelques tentures ingénieusement décolorées au vaporisateur, l’«Art Nouveau» n’avait surtout donné que des promesses. La raideur anglaise, la pesanteur flamande empêtraient encore les meilleures tentatives des artistes embrigadés par Bing. Par horreur de la facilité et de la volute usée du dix-huitième siècle, ces messieurs tombaient dans un style inquiétant inspiré à la fois de l’acajou de Maple et du meuble de cuisine; les voussures et les ornements teintés coulaient comme de la pâte en filaments uniformes et s’engorgeaient aux angles des corniches: selon un mot heureux, le style était larveux.
Eh bien, cette fois le dernier pas est fait, le Rubicon est franchi, le «Style nouveau» est né, le style de 1900, éclos sous l’inspiration de M. Bing, qui depuis dix ans encourage, conseille et combat tour à tour ses collaborateurs; et cette maison de l’«Art Nouveau» perdue dans un coin des Invalides, non seulement l’opinion publique l’a consacrée en France, mais le goût de l’étranger vient de la reconnaître, puisque de la plupart des objets exposés là des Musées d’Europe se sont rendus acquéreurs; et dès l’antichambre de cette demeure type, appropriée aux besoins modernes, la première chose qui vous frappe, ce sont les noms des Musées de Budapest, de Gratz, de Berne, de Crefeld, de Drontheim et même de Tokio inscrits sur des pancartes, autour d’une délicieuse table de merisier, signée Colonna, une table d’une forme et d’un mouvement que n’eût pas désavoué Cressent.
Ainsi l’Allemagne, la Suisse et le Japon même viennent s’inspirer à l’Art Nouveau et, cet hommage de l’étranger, nous le retrouvons à chaque pas, à travers les pièces et le mobilier de l’habitation modèle (ici, c’est Copenhague qui a acheté) élaborée par M. Bing... Et c’est la salle à manger de E. Gaillard, au buffet et au dressoir de noyer ornementés de cuivre, où le métal minutieusement ouvragé épouse presque voluptueusement les moulures et les panneaux des meubles d’une élégance solide; leur ligne évoque enfin sans la rappeler les plus beaux modèles du dix-huitième siècle; des chaises recouvertes de cuir teinté par madame Taulow séduisent par leur confort et la simplicité de leur courbe: une étrange tapisserie de J.-M. Sert, une orgie de nymphes et de faunes presque jordanesque apportant des quartiers de venaison avec des cruches pleines et de croulantes grappes de raisin, perpétue en grisaille sur les murs le triomphe de l’Abondance.
Le salon jaune et vert de Colonna me séduit moins; il est pourtant de teinte exquise et d’une jolie audace dans le choix des nuances. Ce sont les meubles en citronnier moiré avec incrustations de bois teintés, qui me séduisent. Ces meubles, ils sont doux au toucher comme de la soie et ont des reflets bougeurs de somptueux lampas; le fini des détails, la préciosité dans le simple de leurs cuivres ciselés, comme autant de bijoux, font de chacun d’eux des pièces de collection, chacun d’eux est un objet rare et, chose délicieuse, l’ensemble entier se tient. J’avoue préférer le style de Colonna à celui de Gaillard. On peut dire de Colonna que son meuble est élégant et frêle avec solidité, mais la grâce et le charme de la demeure sont pour moi le cabinet de toilette de de Feure. Je ne sais rien de plus doux et caressant à l’œil que ses sièges recouverts de drap gris-bleu pigeon brodé de roses de soie blanche, rien de plus délicat au toucher comme au regard que ses meubles de frêne de Hongrie moiré, à peine ornés de motifs de cuivre argenté, comme si un clair de lune baignait éternellement toute la pièce: aux murs, une merveilleuse soierie, tissée d’après les indications de Bing sur des cartons de de Feure, éternise des ramages bleus et gris sur une trame d’argent.
La chambre à coucher, non terminée, étale sur un lit de Gaillard un fastueux couvre-lit comme, jusqu’ici, je croyais seuls les Japonais capables d’en broder; impossible de pousser plus loin la décoloration colorée dans la nuance; des rideaux et un fond de lit dessinés par de Feure font de la pièce un «rosarium» de soie et de fils d’argent; mais jusqu’ici toutes les pièces sont éclairées par le plafond, un plafond lumineux, tendu d’un vélum de nuance tendre, et dont le jour tombe comme bluté et fondu.
Le boudoir de de Feure allume enfin ses ors devant une baie Window, mais combien discrètement, des ors amortis et doux comme du laque, et c’est une émeute et une révélation que cette rentrée de la dorure dans l’«Art Nouveau», dont il semblait banni: consoles d’encoignure, écran de cheminée, chaises volantes et adorable petit tête-à-tête, dont la gracilité et la raideur ingénue font songer à la fin de Louis XVI; une tapisserie de soie au petit point épouse strictement la forme des sièges de ses bouquets de fleurs décoratives; aux murs, les mêmes nuances de crépuscule et d’aube, dont de Feure semble avoir surpris le secret, fleurissent dans des rosaces et des fleurs de rêve les eaux on dirait miroitantes d’un lac.
Jeudi 18 octobre.—Onze heures du soir, à l’Olympia, Little Tich, le miraculeux nain des music-halls des Etats-Unis et des Trois-Royaumes, la grimace faite homme, l’humour dans la grotesque, le rire et l’esprit dans le fantômatique, Little Tich, génial de laideur et de souplesse étirée, avorton effarant de contournements, Little Tich, gnôme échappé d’un «Christmas tale» de Dickens, gobelin et farfadet qu’on se figure très bien jouant à saute-mouton sur des comptoirs de bar qui seraient aussi des tombes; et ce sont des gigues de White-Chapel et des pudeurs de M. Prudhomme, cachant sous un chapeau son pied déchaussé et là-dessus, des malices de lutin en goguette, des clignements d’yeux complices, des redressements de tout son être et des prétentions de petit homme à faire pouffer, Little Tich, qui ressemble à la fois à un Constantin Guys et à un Daumier.
Little Tich a abandonné cette fois sa silhouette de va-nu-pieds de Londres, sa redingote effrangée, son pantalon en guenille et la prétention bien anglaise du camélia qui fleurissait ses haillons; il aborde une étonnante Espagnole, une frétillante et vertigineuse Manola de cauchemar, qui sous ses longs accroche-cœurs se cambre, se déhanche, se déclanche et se tortille et tout à coup, empêtrée dans sa mantille, trébuche et s’étale par terre comme un pantin démantibulé; et la Manola se relève, boitille sur ses jambes tordues, et raide sur ses reins ankylosés, la danseuse promène sur la scène la misère grotesque d’un joujou faussé, jusqu’à la minute où gambillant sur la musique, cette parodie de l’Espagne se remet à mimer œillades et sourires, et terrible comme une des planches des «Caprices», véritable Goya animé, l’air à la fois d’un bouffon de cour et d’une vieille duègne, elle tourne sur elle-même comme une toupie humaine et disparaît, s’évanouit, grotesquement cambrée, fantastiquement hanchée, lubriquement hilare.