Lundi 22 octobre.—«Paris-Trouville». Sem m’apporte les épreuves de son nouvel album. —Déjà en juin dernier, Sem avait remué le monde du pesage par son premier album. Paru la veille du Grand Prix, il portraicturait en les cinglant tous les gros bonnets et les habitués des courses, mais le trait était si sûr et la ressemblance saisie si frappante dans la déformation, que les victimes du caricaturiste ne crièrent pas; mieux, ce furent les sportsmen épargnés qui réclamèrent. Le trait de plume de Sem consacrait, son ironie pour ceux qu’elle atteignait devenait de la gloire.
C’est cette gloire qu’il distribue aujourd’hui dans «Paris-Trouville» à pleines poignées de sel et d’orties et les trente-trois planches de son nouvel album sont le défilé typique de toutes les notabilités de plage et de pelouse du monde parisien... et c’est frappant à crier, le tremblement de doigt de tel habitué du pesage et son port de canne en discutant la cote avec tel autre bedonnant et replet, l’air d’un casoar.
Le nom, il est écrit dans la silhouette et le profil et c’est Adam et c’est le vicomte d’Harcourt, Oppenheim et le prince Murat, Poniatowski et de Laforge notés avec une telle acuité d’observation que je défie bien quiconque de les envisager, une fois son album parcouru, sous un autre angle de vision que le dessinateur. Quelques silhouettes de femmes agrémentent la nouvelle publication de Sem, et c’est, fagoté tel un morceau de bois affublé d’oripeaux, le dégingandement célèbre de Balthy, la charge effroyable de Polaire traitée comme une momie lubrique, le profil de mouton ébaubi d’Emilienne d’Alençon, la pâleur décomposée de Wanda de Boncza et quelques autres habituées des courses et des premières, si spirituellement chargées par le crayon de Sem, que je laisse au public la joie de les reconnaître.
La croupe et le corsage en offrande de la Poule nous reposent un peu de cette Apocalypse, et puis ce sont des habituées du Bois. Cette praline rose hérissée d’ouate, tous les Acacias la reconnaîtront, c’est le monsieur dit: le Polichinelle. Voici le rictus effarant de l’Homme qui rit. Cette veste de drap rouge et cette toison blonde dans une charrette anglaise, que salue un mannequin haut dressé sur des bottines trop longues, le pantalon blanc retroussé sur les chevilles: c’est Sacha, saluée par Caran d’Ache; dans le coin de la même planche, ce fantoche démantibulé qui sourit, c’est Balthy; puis voici, terrible comme un personnage d’Hoffmann, l’Homme en bois et sa perruque, l’Homme en bois, cauchemar des Acacias et de Biarritz.
Missie..., verdâtre et veule, conduit un phaéton et clôt le défilé.
Une amusante étude d’un monsieur de chez Maxim à ses différents degrés de gaieté (une demi-saint-marceau, s. v. p.) repose un instant de ces spectres, mais la synthèse de l’œuvre est dans les trois planches consacrées à Trouville. «La dernière boutique où l’on cause», où le crayon de Sem évoque quelques types bien parisiens, un trio de marquis autour de la mère Doucet faisant admirer à du Tillet les finesses d’un vieux Saxe. Après, une table de baccara étale, l’œil mort et le torse affalé, une brochette de noctambules; il y a même le fameux monsieur qui taille avec des gants; la trogne joviale d’un bon pochard égaie seule cette chambrée funèbre. Trois princesses de haute marque, sinistres de stupeur et de lassitude, dominent de leurs joyaux cette dernière veillée. C’est, dans toute son horreur, la tristesse d’une joyeuse nuit de joyeux viveurs.
Mais la dernière planche est la plus belle. Sur une plage de sable absolument déserte, devant une mer morne et un horizon ensanglanté, affaissé, chancelant presque, un couple l’homme et la femme, processionne à petits pas, précautionneusement appuyé sur des ombrelles de bain de mer; leurs silhouettes font l’horizon plus vaste, ils pérégrinent péniblement; autour d’eux c’est l’ombre, la tombée de la nuit, le vent de mer qui se lève, la solitude.
Les Isolés..., et la silhouette saisie est celle de deux souverains séparés du monde par une invisible étiquette; l’homme est le plus puissant de Paris, de France et peut-être du monde entier.
Samedi 3 novembre.—Le Grand Bazar, derniers frissons, la fête des chrysanthèmes.
C’est le Japon qui déjà nous a envoyé ses plus merveilleux bibelots, le Japon des laques d’or, des armures fabuleuses et des ivoires séculaires du fameux pavillon impérial, le Japon de Sada Yacco, la vivante figurine d’art de cette Exposition finissante.