C’est le Japon qui nous aura donné aussi la plus belle fête de ces derniers six mois, sinon la plus belle, la plus réussie, la plus intéressante et la plus pittoresque avec la floraison de tous ses chrysanthèmes, leur échevèlements de crinières et de houppes, leurs contournements de monstres fleurs, les uns, griffus comme des chimères, les autres réguliers et presque religieux comme des bouddhas de jade vert.

Dans toute cette féerie de nuances, dans tous ces hérissements de pétales, c’est le scintillement multicolore des lanternes et des fleurs lumineuses reliant entre eux tous les pavillons. Sur la pièce d’eau où fleurirent au printemps de si fantasques iris de l’Extrême Asie, des nénuphars de porcelaines s’attendrissent de délicates lueurs; la transparence du bassin les dédouble, et, dans toutes ces clartés et ces reflets étoilant le clair-obscur de floraisons artificielles et vraies, de figures peintes sur papier de riz et d’autres brodées sur soie, la foule circule émerveillée, s’attroupe avec des cris de joie devant tel détail charmant et puéril, s’aborde et se félicite, frôle avec intérêt la souplesse on dirait fluide des Japonais, virant de-ci de-là dans la fête, pour aller finalement se tasser aux petites boutiques de l’ancien bazar, converties en minuscules maisons de thé, et s’y réconforter de breuvages brûlants.

Tout ce qu’il y a de Japonais dans Paris est là, fier et ravi de faire à l’Europe les honneurs de ses mousmés et de ses chrysanthèmes. «—Quelle coiffure compliquée et quelle noirceur de chevelure! C’est bien la tache d’encre de Chine sur la pâleur de papier de riz des légendaires Kakemonos! —Et comme elles sont petites! C’est bien la femme-enfant. —Dites la femme-poupée.»

Ce sont les Japonaises du Tour du Monde qui viennent de passer, la croupe bossuée par l’énorme nœud qui semble les plier en deux sur leurs hauts patins de bois.

Lundi 5 novembre.—A travers l’agonie, dernières promenades.

Le Grand Bazar. —Aux Invalides, la bijouterie. Là, c’est le Palais des Illusions, la joaillerie française s’est surpassée et, avec son sûr instinct, c’est là que la foule se rue, reflue, stationne et puis revient du matin au soir. La curiosité, l’admiration et un peu de stupeur aussi y arrêtent la grande coulée de visiteurs devant l’étincellement des émaux et des pierres fines, mais, malgré tant d’efforts d’imagination et de main-d’œuvre dépensés dans les splendeurs offertes de-ci de-là, c’est aux vitrines classiques que je m’arrête et, si peu versé que je sois dans l’art de la joaillerie, l’opinion publique aussi me donne raison, puisque c’est devant les merveilles du pur art français, de la joaillerie pour ainsi dire du Premier Empire et du dix-huitième siècle que s’entasse, compacte et lente à s’en aller, la foule!

Diadèmes de grosses émeraudes en poire et de brillants, souvenir évoqué on dirait de la Malmaison et de l’impératrice Joséphine, colliers de miraculeuses opales d’Australie arrondies, parfaites, comme incendiées de reflets et séparées, les unes des autres, par des rondelles de diamants; saphirs reliés entre eux par des nœuds de diamants dont les lacs et les ondulations molles étageront sur les épaules d’énormes flammes bleues; collier de fabuleuses perles, fabuleuses, en effet, si l’on réfléchit que dans sa coquille une perle met trente ans à acquérir de dix à douze grains, et que les perles exposées là, en pèsent jusqu’à cinquante-trois; un collier de légende presque, puisque son origine se perd dans la nuit des siècles: diadème en chutes d’eaux, dont les aigrettes de diamants fusent et retombent en pluie brillantée, tel un jet liquide hors d’une vasque; collier de chien où le brillant serti, taillé et ouvragé comme du métal, se marie heureusement au sang lumineux du rubis; une splendeur de pierreries et de montures, où la simplicité des motifs s’affirme, triomphante enfin des ingéniosités du modern-style et de ses inventions baroques; œuvres de choix, où l’on sent que le goût le plus sûr a éliminé les formes abracadabrantes et tourmentées, qui sont aujourd’hui la tare des plus beaux joyaux, pour rendre à la pierre seule le rang qu’elle occupait encore il y a trente ans; exposition du joyau vraiment parure du cou, du front et des épaules de la femme en merveilleux hommage rendu à sa beauté.

Des orfèvreries d’art d’une minutie de travail et d’un fini de main-d’œuvre, comme en produisit seule la Renaissance ou comme en offre encore dans les Musées d’Allemagne la préciosité de certains reliquaires, opposent à la souplesse exquise de ces bijoux des groupes d’or massifs sertis et gemmés de pierres fines, religieux dans «Christus Vincit» avec son peuple de figurines ciselées en plein métal et ses fresques de bas-reliefs, patriotique dans la belle statue en or de la France; et c’est une joie de plus de constater le souffle d’une ferveur et d’une foi au-dessus de toutes ces merveilles de luxe et de somptuosité élégante; mais c’est encore aux colliers et aux rivières que je reviens. Ce qui m’enchante en ces joyaux de lumière, c’est la souplesse des montures invisibles, la douceur flexible et comme caressante de toutes ces pierres brillantes et dures, la fluidité pour ainsi dire de toutes ces choses taillées et froides qui dans la main vivent et ondoient.

Certes, il a résolu un des plus grands problèmes de l’art de la bijouterie, celui qui a pu donner à des pierres inanimées avec la forme le mouvement, c’est-à-dire la vie sans laquelle il n’est point de beauté. Exposition Chaumet.

Mercredi 7 novembre.—La journée gratuite, à l’Exposition. Toujours l’agonie, derniers frissons, clôture. L’entrée est pour rien et jamais il n’y eut moins de monde à travers le désert du Trocadéro. Seulement, en prévision du public gratuit les salles du Grand Palais, qui contiennent les splendides mobiliers du siècle, sont aujourd’hui interdites aux visiteurs, les portes en sont fermées. Sur un avis officieux de M. Lépine beaucoup d’exposants ont hermétiquement clos leurs vitrines; la population ouvrière, convoquée «gratis pro Deo» au spectacle du Grand Bazar n’inspire pas grande confiance à qui lui en fait les honneurs; partout, les brigades de police sont renforcées, partout des cordons de troupe armée semblent attendre plutôt des émeutiers que des visiteurs.