Voici la masse énorme, toute en hautes colonnades, du nouveau Palais de l’Industrie, au milieu des Champs-Elysées, puis, la seule arche droite et massive du pont Alexandre; elle enjambe tout le fleuve et obstrue une perspective que je ne reconnais plus; le Trocadéro en paraît tout enfoncé dans la Seine; on a gâché le Cours-la-Reine! Que de tranchées! que de palissades! des baraquements s’y élèvent déjà: tout grillagé de vert, c’est le théâtre des Bonshommes Guillaume; puis, ces clochetons, ces pignons, ces tourelles, pans coupés et fenêtres à meneaux, la rangée de vieux logis moyenâgeux qu’on me dit être le Vieux Paris; logis encore plâtreux d’un blanc triste et froid sur ces bords de Seine; plus loin, c’est le jardin du Trocadéro, déjà bouleversé, le jardin du Trocadéro où l’on creuse et où l’on pioche, où l’on détruit et où l’on bâtit: Section de l’Inde française, l’Andalousie au temps des Maures. Une armée d’architectes et de démolisseurs s’est donc abattue sur la ville; jamais on n’en a si profondément fouillé et remué les entrailles; on sent l’influenza embusquée et tapie dans toutes ces fosses et tous ces trous.
L’Influenza, fille de l’Exposition, devant tous ces terrains saccagés, je ne m’étonne plus qu’elle soit si pernicieuse.
Même jour, onze heures du soir. Aux Folies-Bergère, Labounskaya dans ses danses, mademoiselle de Labounskaya, étoile russe au ciel de l’Alliance et comète historique a, pour nous, l’attrait d’un passé presque politique. C’est la Lola Montès d’un pays plus lointain que la Bavière et pourtant moralement plus près de nous, immoralement aussi; les danses et les danseuses ont toujours joué un grand rôle en Russie; il y a un an, les annales humoristiques des Romanoff nous étaient révélées dans un livre piquant: Sur les Pointes, qui restera une des œuvres les plus curieuses de ce temps.
Mademoiselle de Labounskaya danse-t-elle? c’est un mystère à éclaircir.
Cette longue mante de satin changeant dans laquelle elle se cambre, se renverse et se livre, et puis, qu’elle traîne et déploie ensuite en drapeau derrière elle; ses attitudes abandonnées et toujours ce corps en offrande, tout cela constitue-t-il une danse? En Russie, peut-être, mais en France, assurément pas, même aux Folies-Bergère. Mais, quelle tumultueuse robe mademoiselle de Labounskaya a ce soir, machinée comme les dessous d’un théâtre, avec ce devant fendu en triangle sur le ventre et la rondeur des cuisses apparue dans des écartements de gaze, telle à une lucarne d’idéal... une robe d’une transparence argentée soulignée par d’aguichantes jarretières de velours noir, une robe que l’on dirait signée Félicien Rops, tant elle est d’un goût obscène et tentateur; impossible d’aller plus loin dans le canaille et le joli.
Un danseur, tout de blanc vêtu, pirouettant et maniéré avec, sur l’abdomen, un énorme nœud de satin rose, complète cet ensemble; il a le costume du roi de Rome, ce danseur, et s’appelle Maxagora... de Max angora, chuchote-t-on dans la salle.
Mardi 18 avril.—Galerie Georges Petit, rue de Sèze, aux Pastellistes. Aman-Jean, Léandre, Helleu, Lévy-Dhurmer, je ne veux retenir que ces quatre noms, sans prétention de faire là une critique ou décerner des couronnes; c’est à ces quatre peintres que je vais, impressionné, attiré par l’ensemble de leur envoi sans même avoir consulté le catalogue, requis par la qualité de la vision.
Oh! la merveilleuse Mère France qu’expose cette année Léandre sous le titre de Romance, quelle vérité et quelle ironie dans cette grosse mafflue pinçant de la guitare, quelle mesure dans l’exagération, quel tact dans la déformation, qui d’un portrait fait un symbole, et quelle fraîcheur, et quel éclat dans la couleur! A côté, un mélancolique et calme paysage, une gentilhommière se reflétant dans l’eau, une eau bleue déjà sombre de crépuscule, a le charme apaisé d’un vers de Francis Jammes.
Helleu envoie d’élégants et fins portraits de femmes et toute une étude d’hortensias: femmes et fleurs sont peintes dans des gris fauves et atténués sur des fonds d’une sobriété voulue et un peu sèche, qui met dans un étrange relief la hardiesse du dessin: encore un peu, cela serait macabre; toute la maigreur est accusée dans ces sveltes Parisiennes. Peinture d’artiste et affinée, presque maladive de recherche tant l’impression en est volontaire; on dirait que le squelette, le troublant squelette adoré des décadences apparaît dans la femme comme dans la fleur.
Helleu est décidément le peintre des Avrils frileux et des fragiles automnes, ses hortensias hallucinent comme des spectres, ses femmes ont le charme élégant et précis des bois dépouillés par l’hiver. De Lévy-Dhurmer, un masque de Paul Ollendorff.