Aman-Jean, lui, a consenti à sortir de ses limbes ses ondoyantes et vivantes figures de femmes; ses portraits, même les plus modernes, semblaient jusqu’ici peints derrière la trame obscure des siècles. Jusqu’ici, il avait tissé de merveilleuses tapisseries; cette fois, il a rompu le canevas qui tenait captives les têtes de ses portraits, il en a éclairé la pénombre, et du mystère archaïque, mystère un peu enfantin en somme, il a fait dans un éclairage violent, osé et tout ensemble exquis, de vraies chairs et de vraies chevelures, des yeux d’eau et des bouches en fleurs.

Besnard continue à éclairer ses figures à l’intérieur comme des lanternes vénitiennes, Besnard père, entendons-nous. Les paysages et les scènes rustiques de M. Lhermitte ont les vibrations énervantes d’un cinématographe. Pourquoi?

Mercredi 19 avril.—A l’Opéra-Comique, la répétition générale du Cygne. Trois clous. L’agilité, la grâce lascive, la hardiesse et la joie de respirer et de vivre de mademoiselle Chasles, dans le rôle du faune, le petit faune hilare et dansant qui conseille à Pierrot d’arrondir le dos et d’agiter comme des ailes ses larges manches de satin blanc.

Deuxième clou, la plastique impeccable, la majesté, la ligne onduleuse et les beaux bras levés, implacables et nus, de madame Dehelly, dans la Tyndaride Léda: on n’accueille pas plus amoureusement le Cygne, on n’est pas plus Diane outragée et vengeresse en tendant l’arc et en visant le coupable... Pierrot ou Actéon.

Troisième clou, le délicieux pas du déshabillement, une trouvaille de Mariquita, cette trouveuse, que ces groupes de femmes se dévêtant en cadence, et tour à tour agenouillées l’une devant l’autre, puis enlacées et désenlacées déjà s’aident à la nudité et s’enlèvent et leurs peignes et leurs voiles dans une série adorable de poses, parmi l’éclat barbare de miroirs de métal; et puis, il y aurait aussi les plongeons trépidants des quatre Ethiopiennes tournoyant en cadence au rythme des cymbales, l’envol de leurs larges manches dorées, la vision grecque du cortège et l’idylle licencieuse de la Tyndaride au bain; puis, s’il fallait tout citer, il y aurait aussi la poésie, le lointain, le clair-obscur et le bleuté du décor. M. Catulle Mendès me pardonnera-t-il d’aimer moins l’entorse donnée par lui à la légende par la comédie italienne introduite dans un mythe arien?

Le cygne est divin, son bec rose

Cache un baiser de Jupiter.

L’amour fit la métamorphose,

La source a subjugué l’éclair.

Dans la fable antique, Léda, de femme, devient presque déesse en aimant l’oiseau qui cèle un dieu; en faisant le cygne mortel, en le faisant tuer par Pierrot, M. Mendès a changé la reine de Sparte en femelle, puis, en oisonne puisque la reine enamourée pousse la méprise jusqu’à prendre ensuite Pierrot pour un cygne, du satin blanc pour de la plume et un homme pour un oiseau.