Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.
Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer, que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes, femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril, et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!
En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!
Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se décline.
Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie, la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard, l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la figurante unique de la Lépreuse. C’est elle qui, cette année, a posé la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.
Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie, vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la Juliette d’autrefois.
—Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de Deschanel. —On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie du douzième. —Oui, Jeanne d’Arc.
Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!
Geffroy, vous qui passez,
Daignez me secourir.