Et cet amant fervent de la vie, de la vie avec ses joies et ses douleurs, dont il a rendu les plus fugitives nuances, vient de mourir, à peine âgé de quarante ans. Cette année 98 l’a emporté, comme elle en a emporté tant d’autres; elle a cruellement fauché parmi le clan des artistes (puisqu’on ne peut plus écrire intellectuels, l’intellectualité étant devenue un parti politique). Oui, elle a été farouchement meurtrière de poètes et de penseurs, cette veule et vénéneuse année 98. Déjà lourde de mensonges et de trahisons, elle a été aussi assassin: elle a tué chez nous Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, Stéphane Mallarmé, Auguste Lauzet; en Angleterre, Burne Jones. Et voilà qu’en s’enfuyant comme une voleuse, elle nous ravit le pur et délicat poète que fut M. Georges Rodenbach.

M. Octave Mirbeau a dit ici la genèse de cette poésie ardente et triste; mieux que personne, M. Mirbeau a expliqué les frissonnements de cette âme de sensitif, en racontant l’enfance de Georges Rodenbach passée toute dans les cimetières de Bruges, cette Bruges-la-Morte dont il a noté, dans un style de reflets et de larmes, l’atmosphère de jadis reflétée dans l’étain des canaux et pleurée goutte à goutte par la chanson des carillons.

Quelque chose de moi dans les villes du Nord,

Quelque chose survit de plus fort que la mort.

En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes

Quelque chose de moi pleure dans les tambours,

Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs,

Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.

Et, tandis que le vent s’exténue en reproches,

Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.