A l’acte de la comédie dans le palais, pendant la représentation du Meurtre de Gonzague, madame Sarah Bernhardt a, pour surprendre le trouble et l’aveu du roi, des rampements et des fixités d’yeux de chat sauvage, une façon d’approcher sa torche de la face du coupable qui donne froid dans le dos, et la captivante mise en scène d’un archaïsme si précieux de tout cet acte!
Dans la salle, quantité d’Anglais et d’Anglaises, curieux de voir interpréter le rôle d’Irving par mistress Sarah Berneart, quantité surprenante aussi de dames en cheveux courts, en jaquette de drap et petit col d’homme, que tous les John Bull de l’assistance s’obstinent à prendre toutes pour autant de Louise Abbéma.
Jeudi 25 mai. —31, rue Washington, dîné chez madame Judith Gautier, la fille du grand Théo, cette médaille syracusaine devenue, par la culture d’elle-même, une Japonaise d’Hokousaï, face régulière et pâle, on dirait modelée dans du kaolin, sous les cheveux noirs comme de l’encre de Chine.
Madame Judith Gautier est aussi directrice de théâtre, un merveilleux théâtre de marionnettes, où à la fois impresario, machiniste, décorateur, régisseur et costumier, elle modèle et sculpte de ses mains les personnages des drames qu’elle représente. Un petit cercle d’élus a déjà applaudi sur cette scène la Valkyrie et Parsifal pour l’œuvre de Wagner, et Une larme du Diable, de Théophile Gautier; et les drames wagnériens furent bel et bien joués avec chœurs et orchestre comme à Bayreuth. Cette année, enfreignant les statuts de la Société des auteurs, madame Judith Gautier monte sur sa scène un drame en vers dont elle est l’auteur, Tristane.
Comme elle me dit elle-même en me communiquant les maquettes des décors: «Cette fois, j’aurai tout fait, les acteurs et la pièce» et comme je m’extasie sur l’ingéniosité de ces maquettes: «Que serait-ce si vous aviez vu celles de la Valkyrie? soupire-t-elle; j’avais alors un collaborateur précieux, un jeune peintre, René Gérin. Pauvre garçon! mort à trente ans! Voyez s’il avait du talent...» Et prenant une lampe, elle l’approche d’un grand tableau où trois sirènes à la chevelure d’algues bercent le sommeil d’un chevalier d’une musique de coquillages, de madrépores et de coraux. «Quelle jolie imagination! et pourtant, ce n’est qu’une ébauche!»
Sur l’andrinople des murs, autour de nous, dans le salon, rasant presque les coussins des divans, c’est une galopade grimaçante de dieux indous, de masques japonais, d’armes d’Orient, de foukousas et de Bouddhas çà et là, un portrait de Wagner, le dieu du lieu, un autre de Gautier, puis un de Leconte de Lisle, et des pochades, dont l’une de Sargent, représentant la maîtresse de céans, interrompent cette fresque de soie et de bronze. Sous le rond lumineux de la lampe, nous feuilletons maintenant les albums du Japon. Il y a là des estampes amusantes aux détails exquis et minutieux: des poissons et des fleurs; des singes se balançant dans des guirlandes, et toute une animalité s’ébroue, souriante et malicieuse, parmi une végétation de rêve, que je préfère même aux scènes de personnages et de guerriers. Une page me requiert entre toutes, celle où deux lapins, un noir et un blanc, s’allongent en courant sur la crête des vagues; et l’atmosphère de ce logis de chimère et de rêve, l’ambiance même de cet appartement parisien où la fille de Gautier s’attarde et se complaît dans des évocations d’un Orient légendaire, me semblent résumés dans cette estampe du Japon, représentant la galopade de deux lapins-fées sur la mer!
Dimanche 4 juin.—Aux Acacias, onze heures du matin. Soleilleuse, poussiéreuse, avec ses maigres ombrages et ses verdures comme farineuses, c’est, sans contredit, la plus laide et la plus banale des avenues du Bois; aussi la mode l’a-t-elle adoptée; et sous les tricycles à vapeur et les automobiles, qui la sillonnent à des allures de locomotive, elle s’étend, ce matin, plus particulièrement laide encore, déshonorée par les buvettes en plein vent et les éventaires de flore commune installés là en vue de la Fête des Fleurs, la fête de la veille qui va se continuer aujourd’hui après le Prix d’Auteuil.
Sur tout son parcours, ce sont des tables dressées, des bâches tendues et des tréteaux les uns chargés de piles de verres, les autres de tas de pivoines et de bleuets amoncelés par les marchands; des litres rafraîchissent à l’ombre dans l’eau douteuse de seaux en zinc; des papiers gras jonchent déjà les gazons et dans les taillis, des fleuristes populaires ont apporté leurs chaises et ficellent fiévreusement des petits bouquets de deux sous, tandis que, vautrés dans l’herbe, les hommes ronflent à poings fermés, cottes de velours et vestes de toile bleue de rôdeurs de barrière, qui se réveilleront vendeurs à l’heure de la fête. Dans toute la travée de l’avenue, c’est une colonne d’âcre et chaude poussière, et le bois cher à M. Alphand fleure aujourd’hui une odeur canaille et commerçante de matinée du 14 Juillet.
De rares promeneurs, mais d’une élégance vernie, nickelée presque, des robes trop neuves, des jaquettes trop sanglées, des bijoux trop voyants et parmi les chaises de la Potinière, un bavardage à voix trop haute, des voix de tête aiguës, tout un vacarme de perruches en délire, mais pas une figure où l’on puisse mettre un nom; mademoiselle Charpentier, cependant, la fille de l’éditeur, mademoiselle Frantz Jourdain, Lucien Muhlfeld, Helleu, le peintre des élégances frêles; Zadoc-Kahn, et dans les teuf-teuf qui descendent à fond de train sur Longchamp, toutes les têtes des courtiers du bibelot et des commissaires-priseurs des ventes célèbres, tous les profils aperçus, l’avant-veille encore, aux enchères de la vente Talleyrand-Valençay, très peu de Viv’ l’armée pour parler le langage du jour, mais pas mal d’amis du colonel Picquart et de petites madones de la Revision... L’arrêt de la Cour de cassation, l’arrestation de du Paty de Clam et le retour de Zola, songez quelle victoire! On sent que tout ce monde-là est en joie et vient étaler là son triomphe. Deux promeneurs mélancoliques: «Nous sommes vaincus. —Nous n’y avons pas mis le prix, que voulez-vous?»
Devant le tir aux pigeons, toute une escouade de braves Pandores, les sergots réquisitionnés pour la fête déjeunent gaiement, installés sous les arbres.