Midi et demi.—Au Pavillon d’Armenonville, à l’avoine. —Ici, de la fraîcheur, une lumière douce, atténuée par de profonds et grands ombrages, un cadre d’élégance affinée et de haut luxe; le miroitement des argenteries et des cristaux à travers les glaces sans tain de la véranda, l’ombre verte des feuilles reflétées dans les tables laquées de bleu tendre, et parmi les ébrouements des chevaux, les cliquetis des mors et des gourmettes, les grincements des roues et les étincellements des harnais, des shake-hands, des jolis rires, des propos à bâtons rompus, des bonjour pour le plaisir de montrer les dents et de tendre une petite main surchargée de bagues, un va-et-vient de robes claires et de souples tailles gaînées de broderies sous d’imprévus virements d’ombrelle.
Ce sont les édifices extravagants et pointant haut vers le ciel des chapeaux de femmes, que lance aujourd’hui la mode; les premiers pantalons blancs arborés en même temps que les grands feutres gris à ruban de couleur par les hommes, et c’est Balthy anguleuse et dégingandée, tel un croquis de Toulouse-Lautrec, et c’est Cahen d’Anvers dans une charrette-tonneau bondée de jolies femmes, et c’est Nelly Newstraten, rose de la tête aux pieds dans une écumante robe de guipure, et si blonde, Nelly qui déjeune avec un grand seigneur vénitien, et combien d’autres encore! Les uns arrivent, les autres passent. Impossible de trouver une table, et parmi les nuances fondues des toilettes et du décor, pareil à une gerbe rouge de coquelicots, sanglé de vestes écarlates, l’orchestre prévu des Tziganes versant là sur tous ces déjeuners la veulerie égrillarde de leurs polkas et la fadeur langoureuse de leurs valses.
Propos d’une heure: quelques tables: —Vous avez vu les Acacias ce matin? —Oui, ils étaient tous sortis. —Très gai, l’avenir qu’ils nous réservent; ça va être pour nous la captivité d’Egypte...
A une table plus loin. —Ballot-Beaupré est insoupçonnable, c’est une conscience, tandis que votre Quesnay... —Ballot-Beaupré, je vous conseille d’en parler.
Autre table. —«Les La Gandara, moi je ne sors pas de là; sa princesse de Brancovan-Chimay sera un des portraits du siècle; avez-vous remarqué les mains, comme c’est traité, et quelle race dans la raideur un peu voulue de la taille; on sent que cette femme-là s’assoit sans jamais s’appuyer, comme nos aïeules au grand siècle, et cette maigreur, et la tête trop petite, accentuée encore par la volumineuse coiffure; et je vous fais grâce du fini des étoffes: il fait chanter le satin comme Velasquez. —Oui, on sent que cette petite femme-là est née pour être duchesse, mais j’aime autant le portrait de madame Salvator; c’est campé comme un personnage de musée, et la trouvaille des deux mains mettant la rose à la ceinture, on dirait un objet d’art, je ne sais quelle précieuse et vivante agrafe! Quel motif de fermoir pour Lalique! Voyez-vous, en jade, là, ces dix doigts posés sur une fleur d’émail, et puis le rose mat de la bouche, est-ce assez la manière de Whistler —Ou de Vélasquez. —Vous l’avez déjà dit, vous savez de qui il a commande pour portrait? —Non. —De Joseph Reinach; il est en pourparlers pour peindre mademoiselle Reinach. —Naturellement, peintre attitré des princesses, il peint la fille du souverain: c’est la consécration officielle du talent. —Mieux, je parie qu’il a demande d’achat pour le Luxembourg.
Autre table. —Et vous n’avez pas vu Marchand? —Non. —Vous avez perdu: très intéressant, tête sympathique, des yeux clairs regardant droit devant eux, un air de force et de confiance, le sourire un peu triste. —Il y a de quoi. —Mais si simple et un joli geste de mains croisées sur la poitrine, l’air apôtre. —Oui, Jules-Lemaître l’a dit, une tête de missionnaire. —Qui connaîtra le martyre. —Et la foule, la rue, si vous aviez vu sa physionomie ce jour-là! ça valait la peine. —Oui, l’atmosphère des fêtes russes à la venue du tsar. —Soit, mais tout l’élan d’un peuple, l’ivresse des foules vers le symbole d’une force. —Oui, le besoin de se donner un maître. —Au lieu d’en avoir trois cents, j’aimerais mieux un seul. —Oh! oh! Seriez-vous du coup d’Etat! —Coup d’Etat, quelle folie! Oh! ils en ont eu assez peur; l’ont-ils assez escamoté, le héros de Fachoda? On avait même caché son itinéraire, et l’absence de drapeaux aux monuments, et les brigades centrales campées dans les massifs des Champs-Elysées, tout à coup debout pour barrer le passage à la foule ruée, hurlante de joie, derrière le landau de Lockroy et, si la police n’avait pas joué des poings... —Et du plat du sabre. —Peut-être, mais il faut l’ordre avant tout; oui, sans cela cinq cents voyous entraient à l’Elysée derrière la voiture du ministre. —Seriez-vous révolutionnaire à ce point? —Non, j’attends.
Autre table. —Et madame Paulmier, dans la foule, sous le balcon du Cercle militaire. —Oui, et criant à tue-tête: «Vive l’armée!» —Dans la matinée j’ai vu bousculer par des agents un pauvre homme qui n’en disait pas plus. —Alors, ce soir-là, il aurait fallu arrêter plus de cinq cents femmes, c’étaient les plus enragées. —Le mystère des foules, l’ivresse de la force. —C’était beau quand même, ce balcon pavoisé, toutes ces chamarrures, ces dorures d’uniformes tassées autour de la poitrine de ces moustaches grises, l’émotion de tous ces officiers, de tous ces généraux en s’entendant acclamer par le peuple, les fleurs jetées du balcon sur les manifestants, toutes les fleurs envoyées depuis le matin au Cercle militaire que les officiers lançaient sur la foule en remerciement, et la face illuminée, presque extatique de Marchand, la poitrine haletante d’émotion, trop ému pour parler et, au moment où il allait le faire, Lockroy le prenant gentiment par la taille et lui faisant quitter le balcon, Marchand et sa tête brunie de héros doucement emmené par le petit vieillard blanc. Et le lendemain, il partait dans sa famille en congé de convalescence, et voilà comment on évite les révolutions.
Trois heures.—Auteuil, au pesage, devant la tribune des courses. —Que de toilettes en guipure et en broderie écrues! Onduleuses, étroites, moulant les hanches, jamais les robes n’ont été si merveilleusement adéquates au corps, et jamais les femmes n’ont eu si accusé l’aspect de longues fleurs sur tiges ou de merveilleuses vipères dressées sur elles-mêmes. Mais que de broderies, mon Dieu! Il y a abus; on croirait que toutes se sont donné le mot pour s’enrouler dans leurs stores, les stores en broderies bise et crème des somptueux appartements.
Tout à coup, des cris: «Vive Loubet! Vive le Président!» Ils retentissent à l’entrée du pesage: ce sont les amis de l’Elysée qui l’acclament. Cette ovation se passe derrière la tribune; M. Loubet vient d’y pénétrer avec les ministres et le président du conseil. Devant la pelouse, des cris de: «Vive l’armée!» répondent; c’est comme une traînée de poudre, la foule se porte en masse devant la tribune présidentielle, hurlant et vociférant des «Vive l’armée!» et «Vive la France!». Les «Vive Loubet!» sont étouffés, et comme des agents interviennent, malmenant les manifestants, on crie maintenant à tue-tête: «Panama!» et «Démission!» M. Loubet se lève et répond en saluant à ceux qui l’acclament. Sous la tribune, ce sont des scènes de pugilat, des injures, des gifles et des coups de poing; des femmes frappent à coups d’ombrelles, on se traite de juif, de faussaire, d’Esterhazy, de Prussien et de Paty de Clam. —M. le comte de Dion, venu se camper sous la tribune avec quelques jeunes gens pour y crier: «Vive l’armée!» est bousculé, appréhendé, frappé et jeté à terre par les agents: on l’emmène. Le tumulte est indescriptible, la mêlée générale. Dans l’effarement, l’escalier qui conduit à la tribune présidentielle est demeuré libre: un homme s’y précipite, l’escalade et arrive à niveau du Président, l’interpelle avec violence et lève sa canne. Le huit-reflets de M. Loubet est bossué, l’homme immédiatement cerné par la police est saisi, frappé et emmené sanglant: c’est le baron Christiani.
Quatre heures. —Derrière la tribune, même tumulte, même foule hurlante et houleuse, altercation très vive du comte Boni de Castellane et du préfet de police, M. Blanc. Des escouades de sergents de ville arrivent au pas de course: encore des pugilats, et encore des arrestations. Puis, voici un détachement des gardes républicains à cheval demandé en toute hâte à la préfecture. Vive l’armée! encore; ce sont les gardes qu’on acclame; ils viennent assurer le départ des ministres et du Président. M. Dupuy, déjà sur le perron avec M. Lockroy et son secrétaire M. Ignace, scrute obstinément dans la foule; les cris augmentent, les gardes repoussent la foule de la croupe de leurs chevaux; ils ont le sabre au clair, et sous la protection de la force armée, M. Loubet monte dans la première voiture avec le général Bailloud. Les autres suivent, et l’Elysée défile entre les sabres au clair et les cuirasses de l’escorte. A la sortie, des œufs crus lancés par la foule viennent s’écraser dans le landau du Président, M. Loubet s’essuie la joue, c’est la journée des œufs après celle des harengs.