M. le Président de la République a pu savourer, aujourd’hui, toutes les joies de la popularité.
Lundi 5 juin.—Onze heures du matin, au Bois, entre le champ de courses et la mare d’Auteuil. C’est la solitude de l’été sous les couverts comme sur la pelouse, tant la journée s’annonce accablante; les tribunes, toutes proches, apparaissent lointaines, comme évaporées de chaleur; des cris de cigales dans les gazons ardents; un silence fait de mille bruits d’insectes et d’herbes qui se fanent; le silence crépitant des lourdes matinées d’août. Pas une amazone, pas un cavalier sous la verdure immobile des allées; à l’ombre chaude d’un chêne, un groupe de faucheurs déjeunent, leurs faulx posées près d’eux.
Un bruit de grelots, un glissement rapide et velouté dans la poussière; pantalonné de blanc, le torse droit dans le veston de drap noir, le panama sur les yeux, c’est M. Henri de Rochefort qui passe à bicyclette; madame de Rochefort le précède, quelques amis les accompagnent, une victoria les suit.
Le temps de soulever mon chapeau, ils sont déjà loin! Loin, les acclamations, les cris et le tumulte de la journée d’hier!
Je rentre en traversant la piste même du steeple, paysage anglais coupé de haies et de rivières, qu’une passerelle de bois traverse en semaine, pour la commodité des piétons; dans les osiers et les lentilles d’eau des grenouilles coassent, leur chœur rauque et monotone monte au soleil comme le chant même de la prairie, et, à plat ventre dans les graminées, un charpentier, un des ouvriers employés à la réparation des tribunes, guette, épie la rêverie somnolente des grenouilles, et allongeant brusquement le bras au fond de l’eau, cherche à saisir l’une d’elles. Voilà un électeur que n’a guère ému, j’en suis sûr, la manifestation dont les feuilles, aujourd’hui, sont pleines; et l’ami qui m’accompagne et qui a lu dans mon sourire, résume en trois phrases courtes la philosophie de la situation. «La grenouille, le peuple la pêche, les députés la mangent, il y en a même qui l’épousent.»
Même jour, dix heures du soir.—Hamlet, l’avant-dernière représentation de madame Sarah Bernhardt. Salle comble, l’annonce du départ de la tragédienne ne laisse plus une place au bureau, la moyenne des recettes est de dix mille; mais le prince de Danemark est bien las, il a joué deux fois dans la journée d’hier, le soir et en matinée, et sa voix demande grâce. Un ami, qui revient de la loge de l’artiste, me dit qu’Hamlet rayonne; madame Sarah Bernhardt est une ardente révisionniste et les événements de samedi, ceux de la veille aussi, qui donnent gain de cause à ses amis, la mettent en joie. Comme je m’informe des visiteurs de la loge, sur le nom du docteur Pozzi (je viens de le voir dans la salle). —«A propos, elle va fonder un dîner, le dîner des opérées, toutes celles que Pozzi a guéries; naturellement, aucun homme, excepté l’opérateur. C’est Sarah elle-même qui en prend l’initiative avec Séverine.»
Séverine! madame Sarah Bernhardt! Toutes unies dans le culte du colonel Picquart, c’est la communion nouvelle, la religion des belles âmes et des intelligences hautes; et puis il n’est pas mauvais de proclamer l’amour de l’Innocent à la veille d’une tournée à l’étranger. A Londres comme à Milan, à Naples comme à Munich et même à Bruxelles. Allemands, Italiens, Anglais, Hollandais et Belges, tout le monde est révisionniste, et c’est l’acclamation de la femme avec le triomphe de l’artiste.
Dans la salle, au balcon, vêtu de gris cendre, le gris velouté et doux des costumes de femmes, le Sâr Joséphin Péladan, Sâr, Mage et Ethopoète; une barbe, et une chevelure assyriennes le dénoncent à la curiosité du public; la Sârine auprès de lui, coiffée d’un volumineux chapeau blanc, où s’érigent deux ailes de cygne, le casque de Lohengrin... Que de gestes, que de cycles!
Jeudi 8 juin.—A l’Opéra-Comique, Cendrillon.
Si Peau d’Ane m’était conté