J’y prendrais un plaisir extrême.

Ah! le joli conteur qu’est M. Albert Carré, et quels bons illustrateurs de son texte il a trouvés dans Carpézat, Rubé et Jusseaume. Madame de la Haltières et ses deux pécores de filles sont parties au bal de la cour, et Cendrillon Cendrillonnette est demeurée assise, seule, au coin de l’âtre, où elle rêve, et du prince et des splendeurs du bal; et voici que les tapisseries s’animent, que le fond de suie de la cheminée s’éclaire et sous leurs grandes ailes de phalènes, voici l’essaim des fées et des lutins, fées diaphanes et farfadets bleuâtres tissant au clair de lune la robe d’apparat, la robe argentée et changeante qui fera princesse l’humble Cenerentola du conte; puis voici, affalé sur son trône et incurable de mélancolie, le Prince Charmant Emelen, le prince obstinément silencieux et désespérément inattentif au concert champêtre des jolis sonneurs de viole et de flûte d’amour; puis voilà l’adorable ballet des dames joueuses de mandoline.

Oh! le joli plongeon de leur robe bouffante sous le galant manteau de cour, les saluts et les passades de leurs cavaliers en pourpoint busqué vert-amande et le papillotement, le mouvement et la coquetterie altière de ce divertissement de Mariquita, que pourrait signer Roybet, tant il chatoie de satins et de velours... Et le Corot du troisième acte, la symphonie lunaire de l’arbre des fées avec les rondes de nymphes dans les lointains de brumes, et la descente lente, lente de la branche de l’arbre au-dessus des amants... et la véranda toute ruisselante de fleurs du quatrième, la ville vue à vol d’oiseau à travers des échevèlements de pivoines, de roses et de volubilis frissonnant et mouvant comme dans une estampe d’Hokousaï; et dans le palais italien l’apothéose, à travers les colonnades de marbre, d’onyx et d’agate, le défilé des princesses, celles d’Orient et celles des Pôles, des Byzantines et des Barbares venant tenter en vain l’emprise d’un cœur que le prince n’a plus.

Si Cendrillon m’était chanté,

J’y prendrais un plaisir extrême.

Mais voilà, la musique est de Massenet et les coccinelles sont couchées et l’inspiration du musicien a imité les coccinelles. La Cendrillon qu’il nous donne n’est que la petite fille d’Esclarmonde et de Manon, et combien affaiblie! une très neurasthénique petite fille qu’il faudra conduire à la Bourboule, pour la débarrasser de gênants souvenirs.

Mais M. Albert Carré demeure un bien beau conteur; que n’a-t-il aussi écrit la musique!

Vendredi 16 juin.—Leurs derniers vendredis; quatre heures et demie, à la sculpture au milieu de la jolie colonnade en hémicycle du Champ de Mars, devant l’Eve de Rodin. Un suave et deux délicieuses. —Non, par cette chaleur nous conduire ici, c’est de la folie! —Regardez le Rodin, ça vous rafraîchira. —En effet, cette Eve donne froid, si jamais l’on m’y repince. —Oui, c’est bien la dernière fois. —Fleuve du Tage, je fuis vos bords heureux. —De quoi vous plaignez-vous,—je vous ai révélé les Auburtin. —La pêche au gangui, une belle mer bleue, mais que de soleil! j’en avais chaud. —Je vous crois, en rade de Marseille. —Mais sa forêt de la mer est d’un glauque frigide. —On avait besoin de cela après l’Anquetin; vous aimez les Blanche? —Oui, c’est un peintre. —Mais quelles détestables opinions; antirevisionniste, il retarde. —Mais sa peinture avance, j’aime surtout ses Liseuses en blanc, parce que le portrait de l’Ouvreuse avec madame Willy et le chien. Vous savez? Monsieur, madame et bébé. —Vous en êtes là, un peu vieux, mon cher, je préfère son Chéret. —Peuh! le Paganini du pinceau, ça plafonne. —Comme une affiche, c’est un symbole. Tout ça ne vaut pas la petite femme en jaune de Prinet. La petite femme au canapé, c’est peint comme en 1840, mais cela vous plaît à vous; vous êtes rétrograde, vous étiez mercredi chez Bailby? —La revue de Francis de Croisset, étourdissante, ma chère. —Dire que je n’ai pas vu ça, on ne va pas la donner chez Marguerite Deval? —Non, Félicia a créé un Hamlet, non! C’est inimaginable comme elle a pigé les trucs de Sarah, le décorticage le plus féroce, le débinage le plus spirituel des tics et des procédés de la Divine, quelle caricaturiste que cette Félicia! Que n’ose-t-elle jouer cela à la Renaissance, elle ferait courir les foules. Eh! l’Hamlet prodigue. —Non, prodige. A propos, est-ce que l’infante Eulalie y était? —Non, ni elle, ni la comtesse de Lima.

Samedi 17 juin. —La conspiration de l’Œillet blanc, le complot de muscadins, la dernière invention de M. Dupuy, le legs du ministère d’hier au ministère de demain... Dire que nos gouvernants n’ont trouvé que cette bourde pour expliquer la mobilisation de troupes de dimanche; un véritable corps d’armée mis en marche autour de la promenade de M. Loubet à Longchamps: trente mille fantassins et cavaliers, sortis de toutes les casernes de Paris, pour protéger le Président contre un coup de main de royalistes, prudemment déposés à l’ombre.

Et l’interrogatoire des accusés, celui du comte de Dion entre autres, renouvelé, on dirait, des tribunaux comiques de Jules Moinaux, et, à la réponse du comte de Dion: «J’ignore complètement le club de l’Œillet blanc, et me demande même où le tribunal a puisé les renseignements établissant l’existence d’un cercle de ce nom», le président de la correctionnelle ne trouvant que cette brid’oisonnerie: «L’existence de cette Société a été affirmée par la presse.»