Et nous en sommes là de par le déplorable goût de nos architectes à redouter la disparition des échafaudages, à jouir du mensonge de leur fragilité provisoire et à désirer la prolongation de leur durée, tant nous craignons, douloureusement avertis par d’atroces expériences, les monuments qu’ils nous préparent!
Le règne de la laideur, par eux, est amoindri, atténué.
Et nous en arrivons là, à préférer l’ébauche à l’œuvre, à glorifier l’échafaudage. Gustave Coquiot, l’écrivain subtil et passionné de l’aspect des êtres et des choses, des bals publics, des villas et de la Seine, qui aime Paris, ses beautés et ses tares, en artiste et en amoureux, la Seine qu’il a dévotieusement décrite et que nous remontons entre une double rangée d’architectures illusoires, de portiques et de propylées, me donne l’explication de l’absolue beauté de l’échafaudage et de sa supériorité sur la chose bâtie.
«L’échafaudage est une épure, me dit-il, une équation; il a la beauté parfaite d’un théorème, il repose sur la raison pure et doit son équilibre à des lois aussi nécessaires qu’un système de Descartes ou qu’une pensée de Pascal, d’où son caractère éternel dans sa fragilité!»
Et j’admire et je me tais devant tant de subtilité; une objection me vient pourtant aux lèvres: Si l’échafaudage a nécessairement la beauté, comment expliquer l’indéniable, la prodigieuse laideur de la tour Eiffel, qui est l’échafaudage type, l’échafaudage idéal avec ses montants, ses arcs-boutants et son armature de fer, la tour Eiffel, cette gigantesque charpente sans proportion et sans légèreté, plantée comme un chandelier de cuisine sur ce Paris, qu’elle déshonore?
Encore si on l’avait peinte en bleu-gris, couleur du ciel indécis des horizons parisiens, au moins se serait-elle confondue avec l’air et les nuées, et aurait-elle, imprécise et fantômatique, pris une irréalité qui en aurait corrigé la lourdeur!
Mais non, nos édiles ont décidé de la badigeonner du haut en bas en jaune d’ocre, un jaune de déjections, qui fait du chandelier Eiffel un colossal obélisque ordureux, symbole vivant, sans doute, de la bêtise et du terre à terre de ce temps.
Mercredi 12 juillet.—Ce qu’ils en pensent. Entre le Bas-Meudon et Billancourt, sur la terrasse à balustres de pierre de la plus ombreuse et de la plus discrète des villas du bord de l’eau, dans l’île!... quelques délicieux et délicieuses sont étendus, qui sur des rocking-chairs, qui sur des fauteuils en bambou retour de l’Inde, poses accablées; sur des tables, des sodas, des brochures, des revues, la Revue Blanche, le Mercure, la Vogue, la Revue de Paris, et des livres; mais personne ne lit, la journée est trop chaude; des nattes sont étalées sur le dallage en marbre de la terrasse; pas une saute de vent ne fait trembler les cimes des peupliers, l’heure est atrocement lourde, les bateaux-mouches seuls en passant sous l’arche du pont apportent un peu de fraîcheur en déplaçant un peu de l’air de la voûte. Ils et elles sont en alpaga beige, en batiste à fleurs ou en piqué blanc:
—Qu’est-ce qui parlait d’aller dîner aux Ambassadeurs ce soir? —Ah ben! mon cochon, celui-là en a une couche! —Ne le nommez pas, nous ne voulons pas le maudire. —A Paris, de cette chaleur, quand nous avons ici la Seine. —Pour aller entendre Yvette! Vous savez qu’elle ne fait plus un sou. —Allons donc! ils ont tous les soirs salle comble. —C’est le four le plus noir. —Après celui de Sarah à Londres. —Mais laissez donc: Hamlet a fait le maximum. Salles de curieux; ils ont tous voulu voir mistress Sarah Bernhardt dans le rôle du grand Will, mais la critique a été terrible... ment injuste: en Angleterre, ils n’admettent que des Anglais dans le rôle. C’est un rôle national. Il faut être des trois royaumes pour comprendre et interpréter Shakespeare: c’est un théâtre fermé. —Comme leur cercle. —Soit, n’empêche que l’Hamlet de Sarah était bien plus un étudiant d’Oxford que le prince d’Elseneur; cela, avouez-le. —Je n’avoue rien, et puis, il fait trop chaud; ces discussions esthétiques délacent trop l’atmosphère. —Justement, il n’y en a pas. —Taisez-vous, vous êtes insupportable, et passez-moi ce livre de Jean d’Hoc, l’Aventure sentimentale. —Voilà, et lisez-nous quelques passages. Tenez, celui-là, c’est très rafraîchissant:
Un clair de lune ensorcelant,