Nous sommes, d’ailleurs, dans l’ère des gracieusetés et des avances. Avant la visite à bord de l’Iphigénie et le cordial discours à l’Ecole des aspirants, c’est un chirurgien français que le Kaiser avait tenu à faire venir en consultation à Berlin pour sa propre santé impériale. Doyen, à peine de retour il y a une quinzaine de jours de Potsdam, où Guillaume II le comblait de prévenances et d’honneurs.
Avant ces invites à la France scientifique et à notre corps médical, Guillaume II avait eu la préoccupation de plaire à la France des artistes et des lettres: il avait fait monter par ordre à Berlin un opéra inédit d’un musicien français; malheureusement, il y eut cette fois méprise, et l’attaché aux beaux-arts en est encore tout piteux: l’opéra, une fois monté et représenté à Berlin, on découvrit que le musicien français était belge. M. L. B.... le maestro joué par ordre, avait bénéficié de la terminaison française de son nom.
Les tournées de Guillaume II sont loin d’ailleurs d’être toujours triomphales: la fameuse mission Cook en Orient a même été un assez joli four. M. Gheusi, actuellement à Constantinople et qui a visité les lieux parcourus par l’Empereur, publiait hier dans le Gaulois un article assez concluant sur la bonne impression laissée par le Kaiser à Damas: Guillaume II n’y eut pas la notion orientale des pourboires; le mark allemand ne se prêta pas aux combinaisons du baschich ottoman et l’Asie, encore éblouie des fastes et des magnificences des califes des Mille et une Nuits, l’Asie, déçue par ce Kaiser pratique et économe, a déjà effacé sous les coups de pierres et les pâtés d’ordures le nom du visiteur auguste gravé sur une plaque de marbre, intercalée dans l’autel de Jupiter solaire, dans les ruines grandioses de Balbeck.
Dimanche 9 juillet.—L’odeur des foules. —Six heures du soir, la dernière réunion d’Auteuil; à la sortie des courses... un grouillement de parieurs, de bookmakers et de sportsmen bon marché foisonne devant la gare et dans la rue d’Auteuil; sueur et poussière; tout ce beau monde a rudement peiné durant le jour: assauts des baraquements du pari mutuel, allées et venues pour un tuyau, piétinement sur le terre-plein de la pelouse, émotions des paris sans parler des kilomètres préalablement avalés, car pas mal d’amateurs sont venus à pied. Aussi toutes les tables des marchands de vins sont prises, les trôlées de consommateurs débordent sur les trottoirs, devant chaque café; la plupart sont nu-tête, ou en manches de chemise; on s’est mis à l’aise pour boire à la fraîche: on l’a bien gagné. Quelques-uns ont emmené avec eux leur famille, femmes en camisole et mioches mal mouchés; tout le Gros-Caillou, Javel et le Point-du-Jour, ont donné. Aussi, que de tricots, de cottes de velours et de pantoufles en tapisserie! Ces messieurs de Montmartre se révèlent par des cravates sang de bœuf et des complets gris pommelé, et de tous ces pieds harassés, de toutes ces aisselles moites et de ce linge humide monte une odeur de hareng-saur, de saumure et de marée qui est l’odeur des foules en été.
En hiver, la foule des faubourgs et des banlieues exhale, à l’assommoir comme au bal musette, une âcre et fade odeur de hanneton, que Georges Eckoud, l’auteur des Communions et du Cycle patibulaire, a très consciencieusement notée.
L’odeur du hanneton est reconnue à la préfecture pour être l’odeur spéciale du vagabond, de l’homme qui couche sous les ponts, l’odeur du forçat et du prisonnier.
Mardi 11 juillet.—Le Paris des échafaudages. Il s’élevait depuis bientôt six mois, comme une nouvelle ville dans la ville, en vue de l’Exposition, mais cette fois la cité fée vient de surgir aux yeux brusquement, tout à coup et de toutes parts, géométrique et parallèle d’une délicatesse infinie dans son enchevêtrement de voliges et de poutrelles, telle une magique Venise de charpentiers... Et soudain, apparents par la hauteur atteinte avec leur joli ton de bois clair, ils donnent, ces échafaudages, à nos quais, à nos places, à nos monuments trop blancs et pierreux des douceurs teintées d’aquarelle, et du pont d’Iéna à celui de l’Alma escortent et accompagnent l’eau boueuse du fleuve de portiques élancés et de frêles galeries à jour.
Ce défilé de charpentes légères où s’effilent çà et là des pignons, des toits pointus et des clochers, le Vieux Paris de 1900! Les tours de Notre-Dame semblent le saluer de loin, et quand les nuits de lune, la frêle architecture du Paris reconstitué se mire dans la Seine, la cathédrale assise là-bas dans son île paraît se rapprocher; mais quand les échafaudages auront disparu, que restera-t-il de cette cité fée?
Que restera-t-il du Sacré-Cœur, dont l’ensemble pesant s’alourdit d’heure en heure et paraît s’accroupir au-dessus de Paris, au sommet de sa butte, quand il sera sorti de l’aérienne dentelle des charpentes qui l’irradient autour de ses deux dômes, telle une toile d’araignée gigantesque?
Quelque Trocadéro mystique, plus hideux que le vrai Trocadéro sans doute, et ce monument lubrique, avec ses deux tours tendues en avant, comme deux jambes écartées, voudra dire: religion et piété.