Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce, défaille et s’évanouit.

Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose, elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des premières, c’est partout du chiqué, du chiqué, pour parler l’argot des voyous et des forains, le chiqué, cette blague de l’émotion qui nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement, ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.

Le Carnet des heures de la presse a consacré aux dompteurs un très curieux passage d’une observation très exacte des ménageries. Les hommes y verdissent, le nez sur leur mouchoir visiblement bouleversés par une intolérable odeur de toison et d’urine; les femmes, elles, et les plus élégantes, vont, viennent, rient et sourient à la lionne comme à l’Hamadryas et semblent comme chez elles dans cette atmosphère d’ammoniaque... Pourquoi? On a cru longtemps qu’elles venaient là pour le dompteur: quelle méprise, quelle incommensurable méprise! Elles viennent là pour les fauves, elles coquettent avec le tigre et aguichent l’orang-outang; il y en a même qui risquent des œillades à la tigresse. Elles se savent belles et veulent éprouver leur beauté sur les fauves; anesthésiées par le désir de plaire, elles ne sentent même plus l’effroyable remugle des sexes moites et des litières.

Les poupées n’ont pas d’odorat.

Samedi 8 juillet.—Bergen, la petite ville aux maisons peintes, où le Kaiser vient d’imposer sa visite à notre marine à bord de l’Iphigénie... Bergen et ses pêcheurs, son port grouillant d’embarcations, ses quais bâtis sur pilotis et ses logis, on dirait de poupées, dédoublant leurs façades roses, jaunes et vertes dans l’eau profonde et bleue des fiords; Bergen, où se tient le plus grand, le plus important marché de poissons de l’univers; Bergen, où l’on voit des barbues de cinquante kilos et où un saumon de vingt livres est vendu couramment quatre francs...

Une lettre d’amis en ce moment en route pour le Cap Nord, le soleil de minuit et la région glacée des aurores boréales, me donne en quelques traits de plume un croquis de Bergen, pareil à une illustration de quelque conte d’Andersen.

Les Norvégiens, très fiers de Bergen, l’appellent pompeusement la Venise du Nord.

Venise, que de souvenirs!

Il n’y a pas un an, j’y voyais le Kaiser s’embarquer pour la Terre-Sainte et, dans une pompe d’apothéose, y dater son exode pour l’Orient, où sa croisade avait surtout pour but l’abaissement de la France et de notre influence en Syrie et au Saint-Sépulcre, auprès des sujets du sultan. Et la Venise des doges et de Saint-Marc avait alors été le lieu élu par lui pour encadrer ce prestigieux départ d’empereur chrétien et conquérant.

Et voilà qu’à neuf mois de distance, le Kaiser, voyageur et impresario de lui-même, choisit la Venise norvégienne, la Venise brumeuse aux petites maisons de bois peint des pêcheurs, pour y faire des avances à cette France qu’il voulait abaisser en novembre, en présence de la reine Marguerite et du roi Humbert.