Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres et le Burne Jones de l’une répondait au Whistler de l’autre. Y eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou; c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris, c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.

Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les curieux de la galerie sont navrés.

Vendredi 30 juin.—L’agonie du Salon, le dernier jour de deux Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.

Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M. Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans; Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le Cottet du Finistère et des Bretons; André Dauchez et la mélancolie prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce; René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des Lutteurs bretons, un des hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore... Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme, l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.

Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier, de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an 1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées, sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.

Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain, peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et convaincu du Règne de la Laideur.

Samedi 1er juillet.—La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide, au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!

Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,

soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:

La nuit est claire encor d’avoir été le jour.