Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et, splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue sur l’escalier de la loggia.

Vendredi 23 juin.—La cuisine des mots historiques. —Les mots qu’on leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.

Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»

M. Emile Loubet comparé à la reine: Se non e vero, bene trovato.

Samedi 24 juin.—A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La bénédiction nuptiale de l’auteur d’Aphrodite aura clos la série des cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.

Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires, le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons (les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite, puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux et l’écrivain sensuel de Bilitis; événement très parisien, comme dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel. MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie robe d’un cerise mourant, couleur robe dite singe malade, c’est elle qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu, Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone, dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule, elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage, madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la Tour d’amour, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île bienheureuse).

Dimanche 25 juin.—Versailles, les fêtes en l’honneur du général Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées, que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le Journal a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du château de Louis XIV.

Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes, c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis, la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf ans!!!

Mardi 27 juin.—Paulo minora canamus, 27, rue Christophe-Colomb, la soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré, récitation par mademoiselle Brandès des Perles rouges, de M. de Montesquiou.

Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le goût.