Pour finir, les torsions de ventre cosmopolite de mademoiselle Fougère; d’abord en Espagnole, ajustée d’orange et de brun chocolat, et puis en Bersaglière avec le ruban de l’Annonciade en sautoir sur de jolis dessous et de savoureux coins d’épaule. Mademoiselle Fougère roule les mots comme des cailloux dans une bouche vraiment appétissante, et sait mettre en valeur la provocation hardie d’une croupe de picador.
Clôture, et maintenant, jusqu’à l’année prochaine: Mastuvus coiffés de sombreros, demoiselles aux cheveux vrais et faux éclaboussés de toute la flore des jardins, la foule s’écoule, heureuse et repue. Propos de sortie: —Vous êtes donc encore à Paris? —Non, je suis à la campagne, dans la forêt de Marly. —Et vous êtes venu exprès pour cette fête? —Oui, tous les ans, j’y viens avant de quitter définitivement Paris, l’ipéca final, je viens m’y griser une bonne dernière fois de l’horreur de ça et du boulevard; alors je vomis mon Paris et je pars pour trois mois, guéri de tout regret, de tout revenez-y... n, i, ni, fini et bien fini, Paris et ses plaisirs, Paris et ses potins, Paris et son snobisme, son immense snobisme et ses petites gloires. —Et vous allez? —Moi? à Luchon ou à Allevard.
Lundi 31 juillet.—Rue de Grenelle, au ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, les dernières audiences de M. Leygues: Le comte Prozor, le traducteur de Tolstoï, d’Ibsen et de Dostoïevski, le comte Prozor de la Puissance des Ténèbres, de l’Ennemi du peuple, des Revenants, de Peer Gynt et de la Dame de la mer, le comte Prozor, que j’ai retrouvé dans l’antichambre du ministre, où nous attendons tous deux notre tour, me documente assez curieusement sur son ami Tolstoï, et prend un évident plaisir à démentir la fameuse légende établie sur le cordonnier qui serait devenu l’écrivain de Guerre et Paix et d’Anna Karénine. Tolstoï ne s’est jamais fait cordonnier par humilité ou zèle nihiliste; à un moment donné, très surmené et exténué par vingt ans de production continue, tout travail intellectuel lui étant interdit, pour occuper ses journées et tromper son ennui, il eut l’idée de demander à un cordonnier de son village de lui apprendre à confectionner une paire de chaussures. Il fit de la cordonnerie pour passer le temps; les reporters s’emparèrent du fait et créèrent la légende: mais il ne parvint même jamais à tailler un talon de soulier parfaitement rond, ce qui est, paraît-il, la difficulté du métier.
De là, naturellement, la conversation tombe sur l’Affaire, et de l’Affaire remonte à l’empereur d’Allemagne qui n’est pas du tout pour les Allemands le grand homme qu’il est pour nous. Ses côtés décoratifs, sa perpétuelle agitation étonnent et détonnent au milieu du sérieux des cerveaux de là-bas, et le Kaiser se trouve être bien plus près du caractère français que de l’esprit de ceux de sa race. Son amour affiché des artistes et des littérateurs n’est, d’ailleurs, pas encore près de leur faciliter l’accès de la cour; il n’y a qu’en France, affirme le comte Prozor, où l’art est une aristocratie et prête un véritable prestige à l’artiste. En Allemagne comme en Russie, en Autriche comme en Angleterre, la noblesse et la haute société ont la curiositéC’était un géant de Nubie. du poète comme du sculpteur, du peintre comme de l’écrivain, mais ne les tiennent pas moins à distance respectueuse.
En attendant, ce sont les députés et les sénateurs qui pénètrent chez le ministre, sur la présentation de leur carte; le comte Prozor est enfin reçu. Quand passerai-je? Je ne suis ni cadet de Gascogne, ni Allemand, ni Russe; j’ai bien peur de ne pas encore être reçu aujourd’hui.
Mardi 1er août.—Maisons-Laffitte, dans une des jolies villas de l’avenue Eglé: Eglé, Cléante, Araminthe, Tyrcis! quelles suggestions dans tous ces noms! et comme ils évoquent bien les lointains bleus et les hauts ombrages de l’ancien parc à la Watteau, qu’est encore, à certains endroits, le parc de Maisons. Huit heures du soir, la table est mise parmi les hautes roses trémières du jardin, l’ombre de leurs grandes hampes fleuries tremble sur la nappe. Ils causent: —Et vous avez eu le courage de voir ça? —Et en pleine canicule! —La douceur d’y croire, la douceur de ne pas l’aller voir surtout, ça dépasse tout ce que j’imaginais. —Et même ce qu’en a dit la presse? —C’est une honte d’avoir reçu ça aux Français, c’est même au-dessous de l’imagerie d’Epinal! Epinal, c’est brutal, mais naïf; mais ça c’est de la bondieuserie de l’Augustinerstrasse à Munich, c’est une douceâtre et rondouillarde chromo-lithographie allemande. Une fable bête comme une panade et des phrases comme celle-ci: Des yeux chéris où ton image est peinte. —Non. —Et des vers de cet acabit:
Des mains blanches et lisses,
Ouvertes en calices
—Et ils ont reçu ça à l’unanimité? —Mieux, ils viennent de lui en recevoir une autre. —Ah! c’est beau le décret de Moscou, et nous pouvons être fiers du Comité. —L’auteur est si bon garçon! —Et il donne de si bons dîners.
Oui, de son cuisinier il s’est fait un mérite,