Le vent qui souffle à travers la Bretagne
Ne les rend pas fous.
Dimanche 21 juillet.—Après dîner stagnante et torride. —«Que je serais malheureux si j’avais des seins et étais nourrice! Ou si, un de ces musiciens militaires, je devais, sanglé dans un uniforme, souffler dans un trombone des Danaïdes, au jardin public! Ah! être une mouche dans une cuisine au carrelage arrosé, en province! Ou plutôt une éponge passive, un corail au fond de la mer... ou une fleur de rideau dans le salon propret et nu d’une vieille fille à Quimper!»
Vendredi 28 juillet.—Aux Ambassadeurs, au concert annuel offert par Jules Rocques à ses abonnés, la fête de Cabotinville, car ils sont tous là, les Mastuvu des beuglants, et ceux que les engagements expirés font maîtres de leurs loisirs avant le départ pour le bagne estival des villes d’eaux et des bains de mer, et ceux qui ne figurent pas au programme de la fête, et ceux qui ne reprendront le collier de misère que ce soir: ils sont venus applaudir et débiner les bons camarades et les petites amies, tous frais, bien rasés, les cuisses moulées dans des pantalons tendres, tous uniformément coiffés de chapeaux carrés de picador.
Des demoiselles les accompagnent, du bâtiment ou de celui d’à côté, des grues aussi, de tout poil et de toute espèce, troupeau de volailles bruyantes, voyantes et pavoisées de toutes les nuances des jardins en fleurs; tout ce monde papote excité, rougeaud, l’œil émérillonné et la chair moite: on sort de table et l’on va voir des filles, songez!
En effet, sur la scène, la toile à peine levée, des femmes grasses et charnues sont là, groupées en cercle, la poitrine offerte; la légendaire et désuète «corbeille», aujourd’hui disparue des cafés-concerts. Les seins saupoudrés de farine, le bas de la face coupé comme d’un trait rouge par le fard mouillé des bouches: c’est l’étal, le morne et sexuel étal; à tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent, ou tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis, on boit, des marronniers, déjà cuits par juillet, des feuilles choient et tombent dans les verres. C’est, à la lumière crue du plein jour, la hideur, maquillée le soir par le clair-obscur et le jeu des éclairages, de cette chose hideuse: le café-concert.
Des danseuses espagnoles suivront, tout le clan déhanché des fausses Otero et des Guerrero au rabais, l’inquiétante armée des «noires comme des taupes», toutes une fleur rouge piquée derrière l’oreille, et toutes si chevelues des aisselles que les narines se crispent alarmées! Il sévit une telle chaleur.
Et c’est l’intermède d’une revue, et puis défile le dessus du panier des concerts, et c’est Sulbac, et c’est Jane Avril, flexible, et longue, et mince, mince, et sa danse, un gigottement preste et fol, un pas fouetté qu’elle mène avec une grâce de fille heureuse de jouer avec ses jambes comme avec des lanières! Et ce sont encore des danseuses, et des robes orange, et des robes turquoise, et des robes rouge-sang et bouton d’or, et dans des clameurs et dans du délire voici Polin, l’imperator des Dumanet, accueilli avec de tels trépignements de joie que la vision de mademoiselle Guilbert défaillante de dépit s’impose immédiate dans l’air.
Mais la voici qui fait son entrée, entrée savante, entrée voulue après l’ennui d’un numéro plutôt répugnant: une lutte de femmes.
Sèche et les lèvres en fil de couteau, l’air d’une chauve-souris dans une robe gris-cendre, mademoiselle Guilbert annonce l’Idiotie du café-concert, et d’une voix acide blague les Grosses Dames, puis, neurasthénique, épuisée, mademoiselle Guilbert débite ingénument pour la neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième fois l’Eros vanné de M. Maurice Donnay, que le public applaudit à tout rompre, cette fois enfin reconnaissant à l’artiste de la sincérité de son répertoire et de la conscience de son choix.