Mardi 18 juillet.—Levallois, villa Chaptal, huit heures du soir; des souvenirs, des souvenirs, des souvenirs....

La table est mise dans le jardin, des phalènes errent mollement autour de la lampe et, tandis que le valet de chambre remporte dans l’habitation deux Monticelli et un Jongkind que Gailhard a tenu à me faire voir, l’amphitryon, de sa voix chaude et bien timbrée de toulousain, scande des racontars, des anecdotes de jeunesse, souvenirs de théâtre, de baryton et de directeur, souvenirs sur souvenirs que le conteur essaime et remue d’une main nonchalante où pointe le feu d’un cigare.

«—Ce pauvre Albert Wolff, il était d’une laideur de déshérité, mais il avait au jeu une chance infernale, une chance qui enrageait tous les autres pontes; mais aussi un à-propos qui désarmait et lui conquérait les rieurs. Je me rappelle, un soir, au cercle de la Presse, un soir où il abattait neuf comme tous les autres soirs, un joueur malheureux, exaspéré de sa série, à chaque gloussement de Wolff, annonçant de sa voix de sérail la carte de son jeu... neuf! neuf! neuf! mâchonnait, lui, de coléreux: chameau! chameau! chameau! Wolff enfin, ramasse et se lève; il emportait, ce soir-là, une bagatelle de cinquante louis, et un de ses amis lui demandant où il allait maintenant. «Où je vais? Au désert!» gloussait, de sa petite voix, le fameux figariste et, le dos rond, il s’esquivait et rentrait effectivement chez lui retrouver son lit, le désert...

Jeudi 21 juillet. —«Le corps humain, quelle source de joies et de surprises inespérées pour l’œil de l’artiste! Depuis quarante ans que je l’étudie, je découvre tous les jours en lui des aspects que j’ignore... Mes modèles, c’est quand ils quittent la pose qu’ils me révèlent le plus souvent leur beauté; il en est des attitudes et des mouvements comme des vagues de la mer: elles et ils varient à l’infini; toute la beauté humaine est contenue dans la fable de Protée. Toute une vie, toute une œuvre d’artiste arrive à peine à fixer, je dis fixer, pas même, à ébaucher, à saisir quelques aspects de la nature, la nature aux formes mouvantes et illimitées.»

C’est Rodin qui parle, le Rodin de l’Eve et de la Porte de l’Enfer, le Rodin du Balzac tant attaqué et tant discuté, exalté par les uns et renié par les autres, le Rodin des dithyrambes, des huées et des polémiques, Rodin à l’œuvre duquel le Conseil municipal, pour une fois sorti de ses errements et de ses préjugés, vient d’accorder tout un emplacement et presque un square à la grande gloire de l’an 1900.

Paul Escudier est aussi à cette table, où les convives charmés ont fait soudain silence pour écouter parler le Maître, enfin départi de sa réserve ou de sa timidité; Paul Escudier, le jeune et le remuant conseiller municipal dont l’intelligence et la volonté surent, Dieu sait à travers quelles difficultés, écarter les objections, vaincre les partis pris et réduire à néant les animosités soulevées autour du projet Rodin, ce projet imposé et enfin voté grâce aussi, il faut le dire, à l’aide de MM. Quentin-Bauchart et Labusquière, projet qui, au milieu des tracasseries inutiles et des petitesses dont nos édiles sont malheureusement coutumiers, restera à leur honneur pour le rejaillissement de renommée, que l’œuvre de Rodin spécialement exposée va nous valoir devant l’étranger.

Et tandis que le sculpteur achève sa phrase dans le silence et le recueillement de l’assistance, il me plaît de comparer les deux hommes, l’artiste créateur, le pétrisseur de rêve et de réalité, l’homme dont le cerveau enfante et dont le pouce anime, le sculpteur de conception grandiose et d’exécution géniale, et, presque vis-à-vis de lui, le dilettante, l’homme politique et moderne, d’intelligence avertie et de culture affinée, le Parisien en éveil qui, à travers les soucis d’une situation à garder ou à prendre, les intérêts de la ville à défendre et les sollicitations des partis, a su, conseiller municipal de Montmartre (et pesez ce mot, Montmartre, l’art de la Butte!), a su imposer aux politiciens étroits de l’Hôtel de Ville ce Titan de l’Humanité; et c’est en opposition à la physionomie aiguë du conseiller, face pâle et tourmentée de nerveux, petite tête d’aristocratie et de volonté, yeux clairs et mobiles dans un visage de roux, comme en ont peint Porbus et Clouet, l’air presque d’un Valois, s’il ne rappelait aussi un portrait d’échevin flamand sous la régence de Marie d’Autriche, au gré du souvenir bourgeois têtu de Gand ou même Charles-Quint; et c’est donc en opposition à cette fine et coupante physionomie, l’aspect de bonhomie et de timidité un peu fruste de Rodin, sa barbe de fleuve ou d’apôtre, ce visage en apparence fermé, le nez et le front d’un seul plan comme dans certaines faces d’anachorète, les yeux on dirait endormis sous les sourcils en broussailles, derrière le verre des lunettes, le geste tâtonnant et hésitant des mains, l’air d’ennui que l’artiste traîne un peu dans ce salon comme un chèvrepied au milieu de l’Olympe, et c’est l’image du faune qui s’impose à moi et qui me reste; le faune capturé par Apollon et mené par l’oreille, au milieu de l’empyrée, pour avoir traité la forêt en femme, et qui tout à l’heure éblouira et terrifiera les dieux quand il entonnera son hymne à la Beauté, et c’est le poème même de Victor Hugo, l’aventure de Pan, de sa Légende des siècles, qui m’empliront tout et m’apparaîtront dans la réalité quand, l’œil tout à coup allumé derrière ses lunettes, le rustique et le timide que semble être Rodin va s’animer dans l’éloge passionné des formes mouvantes de la Nature et de la Beauté!... Et dans ce long visage d’anachorète, sous ce front rocheux de solitaire, tressailleront de vibrantes narines, s’épanouiront d’imprévues pommettes; et des mains tout à coup devenues éloquentes aux veines gonflées des tempes, et jusque dans l’œil inspiré éclatera une divine et formidable sensualité.

La sensualité frissonnante, intense et douloureuse qui court le long de ses gorges et de ses torses, le cri de volupté, désir et convoitise, désespoir et regret, qui tord des muscles dans ses marbres et y fait palpiter de la chair, la joie de vie et de souffrance de l’Homme et son Rêve et des Femmes damnées, l’audace de ses symboles, leur infinie tristesse, le Premier baiser, la Dernière étreinte, l’ivresse éperdue et peureuse de ses monstrueux chèvrepieds, la cruauté inconsciente, l’indifférence imméritée et pourtant vengeresse de ses femmes, l’hallucinante séduction de leurs nudités, tout Rodin et son œuvre me sont tout à coup expliqués, tout et même l’immense effort de son Balzac dans la soudaine illumination de ce visage artiste, révélation de tout un être qu’Escudier, penché à mon oreille, résume d’une phrase: «Rodin, c’est le faune guettant la Beauté.»

Vendredi 22 juillet.—Une heure, rue de Rivoli. Paris fournaise, la chaleur la plus torride, une odeur de bitume et de terre échauffés; de tout le sol éventré pour les travaux du Métropolitain montent des effluves et des bouffées, effluves d’étuve mal tenue et bouffées de brasier; le jardin des Tuileries crépite dans du soleil et de la poussière, le ciel est bas, comme craquelé; des trôlées de provinciaux, d’Anglais Bon Marché et de nègres coloniaux processionnent en s’épongeant, sous les arcades; sur la chaussée, des équipes de terrassiers, Piémontais blonds aux moustaches cendreuses, Bretons trapus aux joues cuites de soleil, yeux verdâtres de Celtes sous des fronts bas ternis de poussière, peinent fort, suent ferme et odorent. Des camelots dans la foule: le marchand d’éventails: Un sou mon petit vent du Nord, Demandez mes petits vents du Nord. Le marchand de journaux: Demandez l’Antijuif, voyez le portrait du Traître!

Le traître est délaissé pour le petit vent du Nord, le vent du Nord ne vient plus de Bretagne: l’Affaire de Rennes laisse on ne peut plus froids les Anglais de Cooks et les messieurs colorés, en ce moment à Paris.