Dans la rue chaude encore des danses prolongées jusqu’au grand jour, un halo de poussière âcre flotte en colonne jusqu’aux balcons des cinquièmes; entre les feuillages de l’estrade où l’orchestre se démena toute la nuit, éteintes et fripées, des lanternes vénitiennes sèment de lamentables oranges en papier peint et déteint, et toute la rue sent la sueur et l’absinthe... Et dire qu’ils recommenceront ce soir!

Dans la loge de mon concierge, un pot de géranium s’épanouit sur la fenêtre, dans lequel une main patriote a planté deux drapeaux tricolores, deux petits drapeaux de jouets d’enfant.

Oh! joies populaires! Et je ne puis m’empêcher de songer à la boutade de M. Edmond de Goncourt, le cher et grand défunt dont je vois presque les toits de ma fenêtre (je les devine plutôt derrière les hauts ombrages de la villa Montmorency): M. Edmond de Goncourt qui, dans son horreur des fêtes nationales et des manifestations de joies chauvines, prétendait que, le jour de l’inhumation de Victor Hugo, toutes les filles des maisons publiques avaient arboré des jarretières tricolores ornées d’un crêpe funèbre sur leurs professionnels et classiques bas noirs.

Dimanche 16 juillet.—Surlendemain de fête. Dix heures du soir, Boulogne, au coin de l’avenue de Versailles et du boulevard de Strasbourg. —Un petit bal de marchand de vin y grouille et remue, installé sur la chaussée avec les obligatoires ombrages de lauriers-roses en caisses et des éternelles lanternes en papier, un petit bal de quartier où toutes les familles sont venues, en voisines regarder se trémousser leur progéniture, car, Ils et Elles dansent encore.

C’est une maladie endémique, une épidémie renouvelée de celle du moyen-âge que ces danses du 14 Juillet abattues tous les ans, à époque fixe, sur la ville et y faisant rage pendant trois jours.

Le croirait-on? Ces banlieusards dansent un pas de quatre, le pas de quatre cérémonieux des beaux soirs de Deauville et de Biarritz, et il faut voir avec quel sérieux tous ces jeunes premiers en casquette et en cotte de velours mènent leur danseuse par le bout des doigts, et avec quels saluts, quels cambrements de torse! tous pénétrés de leur importance et quelques-uns, ma foi, vraiment élégants.

L’élégance réelle des corps jeunes et des tailles souples. Ces demoiselles en corsage clair affectent des petits airs pincés tout à fait divertissants; on tient à faire voir qu’on peut être distinguée quand il le faut: on sait aussi avoir de bonnes manières, tout comme dans le grand, ma chère!

Entassés sur les bancs du marchand de vin qui n’a pas perdu sa journée et ne perdra pas sa nuit, les pères et mères de toute cette jeunesse se prélassent, s’emplissent de bocks et, l’estomac noyé de liquide, se félicitent et s’attendrissent sur les grâces de leurs garçons et de leurs demoiselles... Ça finira peut-être par un mariage, est-ce qu’on sait!

Tout à coup, une espèce de tapissière, lancée au grand trot, s’arrête, une voiture de blanchisseur; les guides, jetées à toute volée, retombent lâches sur le collier du cheval; et, prestement descendu, un gros gars jovial et faraud tend les bras en avant pour y recevoir une gosseline, une petite femme mince en tenue de travail; et, plantant là voiture et cheval au beau milieu de la chaussée, le blanchisseur et la blanchisseuse entrent bravement dans le bal, et gai, gai, gai, aux sons des crincrins attaquant une polka, se mettent ensemble à en suer une.

Minuit, sur le pont de Billancourt. —La lune brille très haut, dans le ciel, au-dessus des grands ombrages de l’île; tout est noir sur la berge, les guinguettes sont éteintes; un cor de chasse sonne encore des fanfares, là-bas, du côté de Meudon, dans quelque villa et, comme un incendie, le Pavillon de Bellevue flambe rouge dans l’ombre. Son reflet flotte en fanal, entre les mille et une facettes de miroir du fleuve baigné de clair de lune; dans un frôlement, c’est le glissement sans grelots, à lanternes éteintes, de bicyclistes qui regagnent Paris.