Vendredi 4 août.—Maisons-Laffitte: la baignade des forains. —Par l’étroit raidillon encaissé de grands murs de villas, qui conduit à la Seine, ils remontent disséminés par groupes, les forains dont la dernière séance a lieu ce soir. Ils viennent de se baigner dans l’émoi des feuilles et la fraîcheur des grands peupliers de la berge, dans le joli établissement de bains froids dont on voit le ponton du pont du chemin de fer. C’est là que les familles des boursiers et des coulissiers en villégiature à Maisons viennent prendre le frais, le soir de six à sept, avant d’aller cueillir les pères et les maris à la gare; et c’est un clapotis, et une joie de se tremper dans l’eau et de s’y sentir revivre, rafraîchi par la caresse fluide du fleuve, qui font des bains de Maisons-Laffitte une minuscule plage de casino.
Depuis quinze jours que la fête bat ici son plein, les forains sont devenus assidus de l’endroit, et, tout ragaillardis par le bain, les voici qui reviennent, et ce sont, les cheveux crépus encore emperlés d’eau, minces sous les camisoles de percale claire, les deux danseuses de la baraque de la Danse du ventre. Un jeune colosse blond les accompagne, de la baraque d’Adrien Marseille, celui-là, Raoul le Boucher. Ce grand brun est le pétomane, en blouse dans la journée, en habit rouge le soir, et voici Ajax connu pour l’avoir vu cet hiver aux Folies-Bergère, et voici Marius de Rennes, le modèle de l’atelier Gérôme, et le clou des tableaux vivants, une gloire foraine rencontrée jadis à Toulon (excusez du peu), Raoul de Bel-Castel, tout l’armorial des entresorts.
Brun, olivâtre, trapu, les cheveux grisonnants, méridional d’allure et d’assent, Olivier de Perpignan, vieux rempart du Midi, dont les camarades blaguent le physique, déclare d’une voix tonitruante: «Té! si vous m’aviez connu zeune, z’étais si mignon qué ma pauvre mère, elle, a usé plus de cent francs de çandelles pour me regarder dormir!»
Boutade emphatique qui me remémore la réponse quasi-shakespearienne entendue, il y a dix ans, dans la bouche d’un forain désemparé et triste, échoué lui, dans je ne sais quelle fête d’hiver. Comme on lui demandait s’il avait une famille, des enfants, une femme: «Moi, répondait le bohème, je suis marié avec la lune, pour engendrer le brouillard.» Vraie boutade de bouffon dans la lande où rôde le roi Lear.
Samedi 5 août.—Le dernier dîner de la saison. Poissy dans l’île. La table est dressée sous la véranda, devant le grand bras du fleuve et les coteaux de Triel; un vase bleuté de Lachenal, d’après madame Fumery, s’y contourne en spirale sous l’ardente chevauchée d’une nudité de sorcière; autour d’elle, un orchestre de grenouilles, en vieux saxe, s’évertue, et, çà et là, entre les couverts, des crapauds de bronze et des magots de grès japonais, très grimaçants et très hideux, grouillent parmi des jonchées de glaïeuls roses: délicate attention à un ballet déjà oublié, la Princesse au Sabbat.
Ils et elles dînent. «Cette fois, est-ce bien sérieux, au moins, vous partez? —Et pour trois mois. —Alors, ça tient toujours, ce séjour à Venise? —Si ça tient, je ne pars que pour ça. —Mais vous commencez par Luchon: de la santé d’abord et de la joie ensuite. —Oui, vous dépenserez là-bas vos réserves et rentrerez encore malade à Paris. —Courte et bonne, que voulez-vous! Le présent est à nous, l’avenir est à Dieu. —M’avez-vous apporté des livres, au moins! —Mais oui, Voluptés, de Maxime Formont, ça vous plaira, et Reflets sur la sombre route. —Du Loti: cela se lit toujours; cela se relit surtout. Ah! son Désert et sa Galilée! Que faut-il relire pendant cet été? —Mais du d’Annunzio, du Renan, du Paul Adam ou de l’Anatole France! —Vous vous moquez, Bysance, est-ce bien de Jean Lombard? —Très beau, mais connaissez-vous l’Agonie? —L’Agonie? —Oui, son roman sur Héliogabale. —Sur Héliogabale? —C’est surtout cela qu’il faut lire. —Vous savez qu’on en a tiré une pièce? —Ah! —Tout un drame en vers et qui sera joué cet hiver. —Qui ça et où ça? —Villeroy, l’auteur d’Héraclée, et au Cirque d’Hiver. —Au Cirque d’Hiver? —Oui, avec un déploiement de foule et de mise en scène inouï, extraordinaire, une série... de représentations limitées, dix soirées en tout et cent francs le fauteuil; c’est un richissime Américain qui en fait les frais. —Et l’interprétation? —Hors pair... Marie Laurent dans l’aïeule Mœsa, Segond-Weber dans l’impératrice Sœmia, Laparcerie dans la Vestale, Liane de Pougy dans la Courtisane et de Max dans Héliogabale. —De Max dans Héliogabale! Il sera superbe. —Et le drame est osé? —Je vous crois, à la fin du troisième, à l’acte du Palatin: Héliogabale, tout en écarlate, en prêtre du soleil, coiffé d’une tiare en cône, avec, enchâssée au frontal, la fameuse Pierre Noire, apparaît au milieu des huées et des clameurs du peuple tassé au pied des terrasses, et les insultes de la foule ameutée montent avec d’horribles invectives: —«Es-tu prêtre ou grande prêtresse? Es-tu l’Auguste ou bien l’Augusta?» Ce sont, crachées et vomies sur le César asiatique, toutes les ordures de bouges de Suburre et des poètes des Attelanes. Alors, César, avec un geste d’une obscénité grandiose et que cherche et n’a pas encore trouvé de Max, quelque chose comme une épique bazane, se tourne vers le peuple, et dans une pose cynique: «Qui je suis? La Vestale que je violerai cette nuit, te le dira demain!» C’est chaud, vous en avez de bonnes! —Ah! l’an 1900 nous en promet des raides. —Nous n’aurons pas froid aux yeux, pendant l’Exposition.
Et le dîner continue dans la chaleur lourde, suffocante; pas une feuille ne bouge... Au loin, dans un ciel d’encre, des grondements d’orage: tout près, des luisances d’eau sombre entre des herbes pâles, la Seine.
Dimanche 6 août.—A la Morgue, lendemain de catastrophe. —Entré là, par hasard, au courant d’une promenade dans la Cité et dans Saint-Louis-en-l’Ile, le long de ces vieux quais ombragés et discrets, dont les anciens hôtels gardent seuls dans la ville yankee, qui partout s’élève, le vrai caractère de notre Paris... La veille des départs, quand les malles sont faites, c’est là que j’aime à rôder une dernière journée, du terre-plein du Pont-Neuf, où cavalcade l’immobile statue du Vert-Galant, à la pointe de Saint-Louis-en-l’Ile, que surplombent les lourds entablements de pierre et la haute rotonde de l’hôtel Lambert... Quai de Béthune, quai de Bourbon, quai d’Anjou, coins de province aux noms discrets et charmeurs, où chaque vieux logis a une histoire; c’est l’hôtel Lauzun et tous ses souvenirs, des amants de la Grande Mademoiselle aux bibelots du baron Pichon; plus loin, ce grand balcon de fer forgé, où se balance un écriteau à louer, l’appartement naguère occupé par Linné et, débouchant toutes sur le fleuve, des rues étroites et fraîches, demeurées de jadis, les rues Le Regrattier, des Deux-Ponts, Poulletier, Bretonvilliers, dont les rues des Nonnains-d’Hyères, du Petit-Musc et de la Cerisaie semblent le prolongement de l’autre côté de l’eau; et c’est, pareil à un Canaletto, tout ce coin d’architectures et d’eau dormante, que forment et Saint-Paul et son dôme, et Saint-Germain et sa tour, au-dessus de la baignade des chevaux des Célestins.
Ah! tout ce décor dolent et pourtant si vivant de la Seine, qu’a si bien saisi Gustave Coquiot, le bijou de pierre guilloché de l’hôtel Walesky et de sa loggia, le décor hollandais de l’estacade, un Ruysdaël, on dirait, installé en plein Paris moderne, et, après le panorama soleilleux de Bercy avec le chaos plâtreux de la Montagne-Sainte-Geneviève, où ballonne un faux Saint-Pierre de Rome, la hideur de notre Panthéon... la fraîcheur et le friselis des feuilles en émoi de Saint-Louis, en retour auprès du pont Notre-Dame avec le chevet de la basilique en silhouette hardie et si gothiquement fine sur le bleu évaporé du ciel.
Devant la Morgue, une affluence de foule arrête notre voiture. Une curiosité de l’ami que j’accompagne m’y fait entrer, et, le dirai-je? pour la première fois de ma vie. Comment se comporteront mes nerfs devant le funèbre étal? J’en ai le cœur pincé d’angoisse. Je redoute une émotion que je pourrai toujours attribuer à la chaleur et j’entre bravement.