L’étal m’est une déception: quatre noyés sont là, couchés derrière une vitre épaisse, dans une buée verdâtre, comme dans la cage de verre d’un aquarium. Sont-ce des cadavres? J’ai la sensation d’avoir devant moi quatre figures de cire; l’appareil frigorifique donne à ces chairs mortes un aspect gras et vernissé que j’ai déjà vu au musée Grévin. La foule défile, d’ailleurs indifférente; des fillettes entrent en curieuses, qui ressortent et puis rentrent avec des amies; des ménages endimanchés détaillent curieusement les cheveux et les cils des morts. C’est tout juste si on n’amène pas les enfants voir la gueule que font les macchabées: le père voudrait bien, mais c’est la bourgeoise qui ne veut pas. C’est un plaisir de quartier.

La foule me semble pourtant plus surexcitée qu’à une fête ordinaire, et puis il y a renfort de gardes municipaux. Je m’informe; on vient de transporter dans les caveaux les victimes non reconnues de la catastrophe d’hier: les tués de Juvisy, je n’y songeais pas. C’est pour le coup que j’ai bien envie de m’en aller; mais mon ami insiste et je prends sur moi de faire passer ma carte au commissaire de service.

Ganneron, du Journal rencontré, là, dans la salle d’attente, me présente au juge d’instruction et l’on veut bien m’admettre à l’épreuve d’une reconnaissance. Un petit couloir à traverser, et me voici avec les sergents de ville dans une salle blanchie à la chaux, où sont rangés onze cercueils. Un ouvrier avec un bandeau sur l’œil et un jeune homme d’une trentaine d’années sont déjà venus là pour réclamer des morts, et, un à un, les couvercles de bois blanc glissent sur les boîtes.

C’est un cauchemar. Bouffies, tuméfiées et noirâtres, les têtes apparues ont des faces de nègres, des faces congestionnées et huileuses, avec du sang coagulé dans les narines et d’atroces prunelles révulsées sous des paupières, où on ne voit que du blanc.

Ce sont des cadavres d’étranglés, des chairs injectées qui évoquent des idées de supplices, des yeux jaillis de leurs orbites comme dans les plus horrifiantes planches de Goya. Tout à coup, autour de moi, des cris et des pas qui s’empressent: un des hommes admis là vient de reconnaître son père et sa mère, et le malheureux se débat dans une attaque de nerfs.

Je m’esquive, honteux de moi-même et poursuivi par une suffocante odeur d’éther.

Ah! dehors, c’est bon la foule et le soleil! L’ami à qui je transmets ces détails ne veut plus rien savoir; sa curiosité s’est brusquement éteinte.

«Si nous entrions à Notre-Dame? —Non, il fait encore trop jour, et l’on voit les vitraux, les ignobles vitraux dont le Chapitre a déshonoré les ogives où flamboyaient, avant la Commune, la braise ardente et l’or en fusion de splendides verrières. Il n’y a plus de mystère à Notre-Dame qu’avec la nuit tombée. Allons simplement sur le Pont-Neuf contempler au soleil couchant la féerie de la Seine bordée de palais.»

A côté de nous, dans la foule, trois horribles vieilles au nez rongé, vendent aux enfants des bonbons et des oranges. Ce sont les Pasques de la Morgue. «Cocher, au Pont-Neuf, et de là à la Colonnade du Louvre.»

Mercredi 9 août.—Neuf heures du soir, Saint-Cloud, Pavillon-Bleu, dîner avec Mounet-Sully et La Gandara... Les fêtes d’Orange! Les Cigaliers et les Cigales auront Mounet-Sully dans Alceste et Paul Mounet dans Athalie, pour le rôle de Joad, avec madame Favart dans la reine d’Israël... madame Favart!... Et l’on avait compté sur madame Sarah Bernhardt dans la Médée de M. Catulle Mendès et dans la Samaritaine de M. Edmond Rostand.