C’est presque un désastre. Mariéton éperdu a beau multiplier les invitations, ce sont les représentations de Béziers et les deux cents musiciens dirigés par Saint-Saëns en personne avec Laparcerie dans Déjanire qui tiendront cet été le record du théâtre antique dans tout le Midi soulevé.

Gascons contre Provençaux. La défection de madame Sarah Bernhardt aura donné le pas aux Cadets de Gascogne. Photime devait bien cette palme à l’auteur de l’Aiglon... Défection de madame Sarah Bernhardt! Aux Beaux-Arts, on est là-dessus assez explicite. Paul Mariéton, déçu et compromis fulmine, tonne et détonne; M. Catulle Mendès, en jeu avec sa Médée, avoue avoir reçu de son interprète, en ce moment à Belle-Isle, une lettre explicative de vingt-quatre pages, mais toujours chevaleresque et appuyé sur l’épée qu’il mit si hardiment au service d’Hamlet, déclare que madame Sarah Bernhardt ne saurait jamais avoir de tort.

Mounet-Sully, lui, à propos de madame Favart, déclare qu’il n’y eut jamais qu’une Doña Sol, l’Athalie de demain... Amusante, la critique de l’Hamlet de la place du Châtelet par celui de la Comédie-Française... Entretemps, les Tziganes font rage; d’étincelantes, de passionnées improvisations entraînent et soulèvent, tour à tour violentes et caressantes comme les vents de la Pusta à travers les ajoncs et les genêts parfumés de leur pays.

«Ils jouent ce que leur âme rêve», conclut La Gandara, le peintre de la princesse de Chimay, qui comprit si bien l’âme de Rigo; et, versé tout à coup sur le terrain des chansons populaires, l’entretien se termine sur cette habanera espagnole entendue un jour par Mounet-Sully sur les lèvres d’un muletier:

Mes peines et mes joies sont comme les vagues de la mer.

Les vagues qui viennent sur moi sont mes peines,

Celles qui s’en vont de moi sont mes joies.

Il y a encore les Parisiens à Paris.

Lundi 14 août.—Dernière vision. —Paris, dix heures du soir: un Paris morne aux rues désertes, vide d’habitants, un Paris à peine éclairé et dont l’atmosphère brûle, une ville de solitude et de chaleur gardée par des équipes de puisatiers qui, à la lueur du gaz acétylène, éventrent les chaussées, piochent, halètent et peinent. Tout à l’heure quai de Passy, c’était, devant les murs de l’usine à gaz, la veillée accablée et bougonne de toute une escouade de sergents de ville échouée sur des bancs... La grève d’hier.

Maintenant, devant le Trocadéro, c’est, béante sous des torses et des bras nus qui se démènent, l’énorme tranchée ouverte en vue du Métropolitain... Peut-être la grève de demain?