Nous gagnons la gare d’Orléans à travers une ville morte et chaude, en proie de place en place à des chantiers nocturnes, le long d’un fleuve sombre bordé d’échafaudages. Dans les rues étouffantes, aux approches de la gare, l’animation reprend; d’humbles silhouettes se hâtent encore avec des bouquets ou des pots de fleurs dans les mains... Vers quelles destinations inconnues? De prétentieux papiers ajourés déshonorent et les roses et le pot de géranium; les dernières fêtes à souhaiter, c’est demain le 15 août, l’Assomption de Marie.

Mardi 15 août.—Bordeaux autre ville morte au bord d’un fleuve aux eaux de boue, aux quais déserts; j’en ai le regret de la Seine... Oh! ce fleuve et les quais de Bordeaux un 15 août!

Tout ce qui se respecte ici est à Royan: Royan, comme une immense machine pneumatique, a pompé, attiré sur sa plage poudreuse quiconque n’est pas à Luchon, Bigorre ou Arcachon: quiconque ici n’a pas sa bastide au milieu de ses vignes dans le haut ou le bas Médoc, arbore aujourd’hui sur la plage aux fritures un tumultueux complet de toile blanche: Royan, le Trouville des Bordelais.

Pas une âme sur les quais. Sur la baie jaunâtre de la Gironde, pas même un de ces petits bateaux plats, chargés en semaine de morue et de paille et dont le débarquement donne à la morne étendue des berges un faux aspect de vieille estampe. J’erre au hasard par de petites rues étouffantes et sombres, aux volets clos, aux portes closes, et dont les trottoirs exhalent une âcre odeur de saumure et de sel; dans l’une d’elles, un pantin de carton flotte et se dandine à hauteur du premier étage, au bout d’une ficelle: penché à une mansarde sous les combles, un enfant s’amuse à l’agiter ainsi dans la solitude de la rue chaude, un pauvre enfant que je ne vois pas! Là-bas, dans la poussière et l’air qui brûle, grésillent les allées de Tourny.

Mercredi 16 août.—Bordeaux. —Ils sont enfin revenus: les Bordelais sont rentrés de Trouville, Royan nous les a rendus; ils fourmillent rue Sainte-Catherine, ils arpentent le cours de l’Intendance, ils font les cent pas place du Théâtre, ils prennent le frais aux tables des cafés, astiqués, sanglés, haut cravatés de soies voyantes, pantalonnés de blanc, coiffés de sombreros d’afficionados, les larges feutres gris lancés à Biarritz et très anglais de raideur et d’attitude (on voit qu’ils y tendent de tous leurs efforts), arrivent à ressembler à d’élégants Brésiliens, mais à des Brésiliens muets dans la plus triste et la plus ennuyeuse des villes!

Bordeaux, la ville des merveilleuses églises, Saint-Jean, Sainte-Catherine, la cathédrale; le Bordeaux du Palais Galien et des allées de Tourny; le Bordeaux des marchés rutilants, savoureux et gourmands; le Bordeaux des grands crus et de la chère exquise! en avoir fait cette ville de gourme protestante, de pose triste et suante d’ennui! Mauvais goût méridional et morgue anglaise, c’est là tout l’aspect de Bordeaux. Ah! combien je regrette la gaieté bon enfant et l’entrain et le bruit de Marseille, Marseille à la vie débordante. Heureusement, rencontre de Cora Laparcerie; ses beaux yeux noirs ensoleillés et doux me remettent un peu de joie au cœur; elle part, elle aussi, le lendemain, pour Royan, mais sera le 27 à Béziers. «N’oubliez pas, vous y venez, vous avez promis. —Oui, j’irai, Déjanire!»

Jeudi 17 août.—Bagnères-de-Bigorre. —Bigorre et sa somnolence heureuse de petite ville assoupie sous un éclatant ciel bleu; Bigorre et le jet d’eau jaseur de son jardin public aux beaux ombrages, ses rues étroites aux maisons closes, aux toits irréguliers et sa large allée abritée de platanes de ses fameux «Coustous», la promenade des oisifs attablés aux cafés et des naturels du pays échoués sur les bancs; Bigorre et l’Adour torrentueuse et bleue sur un lit de pierrailles, Bigorre et son cirque lumineux de montagnes indécises et grises de chaleur.

O petite ville de mon cœur, on a changé ta physionomie benoîte et provinciale, on a troublé ton reposant ensommeillement. Là aussi, l’Affaire, la terrible Affaire et le procès de Rennes ont partagé la population en deux camps, et aux Coustous, dans l’étonnante estampe du siècle dernier que forment toutes ces vieilles demeures à balcon de fer forgé apparues dans l’ombre verte des platanes, vous croyez peut-être que baigneurs et touristes, installés au frais, sont venus humer leur café en écoutant l’orchestre du Casino juché sur une estrade ornée de branches de pins, comme l’estrade de musique d’une gouache de Saint-Aubin? Non pas: tous et toutes y sont venus lire les nouvelles et dévorer les feuilles de Paris et de Bordeaux que vient d’apporter le dernier train.

Les camelots inondent aussi la ville: «Demandez le Journal, l’article de Barrès; l’article de Judet. Qui veut le Petit Journal, l’Aurore, la Libre Parole, le Gaulois, la Petite Gironde, le Petit Parisien?» Les crieurs font prime, vont de table en table; chaque groupe commente les nouvelles, discute les événements, se roule des regards torves; on se mesure de l’œil, on affiche, on étale hostilement la feuille que l’on lit; chaque attitude est un défi, il y a une provocation dans le geste avec lequel on déplie son journal. Tout ce monde de flâneurs est près d’en venir aux mains. L’attentat Labori a déchaîné toutes les haines; le Comité du Salut public siège en permanence; Sébastien Faure dénonce et la milice arrête... L’Affaire nous aura fait reculer d’un siècle; nous sommes en 93.

Mercredi 23 août.—Bigorre. —Une lettre de Paris... Croquis d’émeute: —«Vous êtes loin des muffes, vous! Mais, ce qui me console, c’est, qu’en ce moment, ils sont en train de se casser soigneusement les mâchoires. J’ai revu Gavroche, pas plus tard que dimanche dernier, au plus beau de l’émeute: un gosse qui, grimpé sur le dos d’un agent et accroché à son cou par le bras gauche, lui pilait du poing droit dans le nez et les yeux. Et le petit était preste et rageur; il devait se venger de tous les horions que lui avait octroyés l’autorité.