»Le «fort Chabrol», c’est ça, aussi, un plaisir de quartier; un 14 Juillet de l’émeute. On s’attroupe, on braille, mais, somme toute, on s’amuse. Ceux qui s’embêtent, ce sont les agents et les gardes, et Jules Guérin qu’on ne laisse pas dormir. Le bougre a maintenant le faciès d’un fanatique, les orbites creuses, les yeux luisants et une résolution véridique dans ses poings qui martèlent de coups, par instant, la barre d’appui de sa fenêtre. Les petits marchands de glaces arborent des pancartes «fusils à vendre»; les anarchistes tiennent la rue et les journaux conservateurs les appellent «ouvriers parisiens qui n’approuvent pas les doctrines antisémites»! Les Dreyfusards bafouillent et écrivent «la Rue livrée aux Antisémites.» Ils ne peuvent plus s’entendre.
»Ces gueules d’anarchos: tous de seize à vingt ans. J’ai vu là la racaille des ergastules, les bas fonds de maisons centrales, des faces blêmes et vertes, des triques sèches de voyous rageurs, des lèvres pincées de vieilles filles soumises, des gueules jaunes aussi de soldats malades et de garçons plongeurs. La Rue! elle puait, elle malodorait vraiment: elle sentait l’égout, le vin bleu, les odeurs humaines, et le soleil ardait, faisait sur les nuques, sur les fronts, aux plis de toute la trogne, ruisseler la sueur. Villégiatures d’été!
»Les cuves des théâtres sont vides, la Comédie s’exténue; aux cafés-concerts, c’est l’annuelle venue de la province et de l’étranger: on nous promet, à Marigny l’arrivée de J. Jeffries, le fameux boxeur américain. On se cassera la gueule partout.
»Tout ce qui ne boxe pas va à bicyclette, et c’est des automobiles aussi; toutes les routes puent désormais: sueur et pétrole, pétrole et sueur. C’est bon, l’air pur de la campagne à la fin du dix-neuvième siècle!
»Le monument de Bartholomé au Père Lachaise est achevé; quant à l’architecture et à la sculpture, c’est une merveille.
»Odette Valéry, par ses danses, a troublé des gens qui étaient allés aux villes d’eaux pour s’y soigner, sinon s’y guérir. J’ai lu qu’un médecin demandait l’interdiction de ces spectacles scandaleux. Pauvre fille, elle est la bête impure!
»Les temps sont troubles. Un journal libertaire demande la mise en jugement de nos princesses de Lamballe et votre ami Coquiot, qui, l’autre lundi, à propos du portrait de La Gandara, dénonçait à l’opinion la beauté de la comtesse de Noailles.
»La Gandara, vos dîners du Pavillon-Bleu. Revenez-y. On hante le parc de Saint-Cloud, les pages d’Hugo (les Misérables) consacrées à Tholomyes et à Fantine revivent; mais la grisette est bien défunte; elle a maintenant, celle qui la remplace, un égout dans la bouche. Elle hante les vidangeurs.
»Le décor est toujours là, mais ce ne sont plus les mêmes couples. Des fourrés du parc il y a des filles qui surgissent en tas: des émules des revisionnistes, des démolisseuses de l’armée! J’en ai vu une qui n’avait qu’un bras! Une autre cognait aux arbres une rotondité d’aérostat, toute la semence d’une caserne. Et le soleil était bon, le ciel léger.
»J’ai revu aussi Ringel le sculpteur, installé là en pleine forêt, dans une ancienne faisanderie de l’empereur! Oh! ses masques! Il fait maintenant du motocycle comme un enragé. Il vit en philosophe, cultive son jardin et mange, aux saisons favorables, des petits pois onctueux et des pêches juteuses et douces. C’est un sage!»