Où les voiles d’argent des légères carènes

Passent dans le brouillard transparent du matin.

Et la coryphée remonte lentement les degrés qui conduisent à la scène, balaye de ses longs voiles les dalles du proscenium: encore un escalier, et les portes de bronze du gynécée se referment sur elle.

Sur la piste, un orchestre de trois cents musiciens éclate: le bâton de Fauré les conduit; les arènes sont combles. Dans l’immense hémicycle des gradins est entassée, vibrante et haletante, attentive et en joie, la foule multicolore et gesticulante des courses de taureaux: larges sombreros de feutre gris, pantalons blancs, vestons clairs, fleurs éclatantes des chapeaux et nuances fleuries des corsages de femmes, tout cela papillote et remue au soleil comme un mouvant kaléidoscope, et sous la gaze comme sous le feutre, c’est l’éclair des yeux et des sourires, et, chauffée de soleil, la face de médaille de la race latine.

Béziers, noble cité, debout.

Tout le Midi est là: on est venu de Toulouse; Narbonne et Perpignan sont émigrées sous les allées Paul-Riquet; Agde a donné, et tous les environs de récoltes et de vignes; on est même venu de Marseille, et d’Arles en Provence, et d’Avignon en royaume d’Avignon; on est même venu de Paris, car dans ce tohu-bohu de clartés et de couleurs, je reconnais des visages: le marquis de Castellane, le prince Edmond de Polignac, Ferdinand Herold, le poète; la baronne de Lansdorf, Durand, l’éditeur. D’Esparbès, qui assistait à la représentation du dimanche, est parti hier... Et pendant que le chœur des Héraclides défile et évolue avec le chœur des Œchaliennes autour du proscenium, l’œil ne peut se rassasier de la merveille, jusqu’alors inconnue, de la gigantesque et prodigieuse décoration de Jambon, un décor de plein air envahissant le tiers de ces arènes où s’entassent douze mille spectateurs, et d’escaliers en escaliers, de praticables en praticables et de portiques en portiques, montant par de vertes pelouses et des jardins plantés d’oliviers et de cyprès jusqu’aux remparts d’une Acropole antique, toute de palais, d’arcs de triomphe et de temples: héroïque silhouette se profilant dans le vrai ciel, non plus dans des frises, mais dans le bleu aujourd’hui presque blanc de chaleur du ciel de Béziers...

Des glaciers d’un côté, des crêtes rocheuses de l’autre se hérissent en demi-cercle autour de l’Acropole, et, avec les jeux de l’ombre, se violacent ou s’éclairent, selon l’heure, harmonisés avec l’espace et la couleur de l’air par le talent d’un prodigieux artiste.

Et l’orage de la partition de Saint-Saëns, déchaîné par l’orchestre et les chœurs, tour à tour gronde, menace, et s’apaise, et soupire.

Comme la Ménade en délire,

Comme le souffle ardent de son dieu,