Nous en avons deux maintenant.

Mais voici le dernier acte, le plus tragique et le plus propre au développement des masses et à l’émotion!

Autour du bûcher nuptial, la foule se presse pour assister à la cérémonie; les Œchaliennes et les Héraclides se livrent à des danses, et le cortège descend les marches: les présents qu’Hercule destine à sa nouvelle épouse sont portés par de nombreux serviteurs.

Iole sort du gynécée; elle offre à Hercule la tunique de Nessus: Hercule va la revêtir et prie Iole d’aller de son côté se parer du voile nuptial.

Et Déjanire!... L’angoisse et l’ardeur mal contenue de l’épouse répudiée et amoureuse encore, retirée à l’écart et figée dans l’attente du prodige, cette immobile et passionnée statue de deuil que donne alors Laparcerie, toute voilée de crêpe noir, telle une aurore sous une nuée, et muette et droite, et comme raidie dans du silence et de la douleur!

L’inoubliable et saisissante figure de bas-relief et d’éternité qu’atteignent là la grandeur et la simplicité de son attitude: une des plus belles choses que j’aie vues, jamais au théâtre, en vérité, et tout à l’heure, quand, dévoré par le feu de la tunique empoisonnée, Hercule, la poitrine saignante, hurlera, tonnera de douleur, et essaiera en vain de l’arracher de ses épaules, avec des meuglements de taureau; en vain, au milieu de l’épouvante du peuple et la colère des dieux, Déjanire se traînera-t-elle, éperdue, auprès de l’Héraclide agonisant avec des cris d’horreur et de détresse; en vain quand le bûcher libérateur s’enflammera, aura-t-elle, pour tomber poignardée dans les bras de ses femmes, des grâces et des affaissements de colombe blessée, rien n’effacera, rien ne pourra effacer l’impression de grandiose et d’esthétique par elle atteinte, au moment où, muette et voilée, la reine de Calydon attendait l’arrêt même de son sort!

«Saint-Saëns! Saint-Saëns! Castelbon de Beauxhôtes! Castelbon de Beauxhôtes!» Ce sont toutes les arènes en délire, les douze mille spectateurs des gradins, debout, les bras tendus, les paumes retentissantes, qui acclament et réclament à grands cris et le musicien de Déjanire et l’organisateur, l’homme d’initiative, et d’enthousiasme et de foi artiste à qui Béziers est redevable de ce spectacle, M. Castelbon de Beauxhôtes, l’âme et l’impresario de ces représentations, le Biterrois qui, le premier, en eut l’idée, demanda la pièce à Gallet, la partition à Saint-Saëns, sut réunir les fonds, chercher, amener les artistes, commanda le décor unique à Jambon, et de tous ces éléments divers fit l’ensemble prodigieux qui fait aujourd’hui de Béziers une sorte de Mecque artistique, un pèlerinage national de Beauté, la rivale d’Orange, un Bayreuth français.

«Bravo, Saint-Saëns! Bravo, Fauré! Castelbon sur la scène! Vive Castelbon!»

On crie, les chapeaux volent, on tapage, on acclame; des spectateurs envahissent la piste.

Quel enthousiasme! Oh! c’est beau, le Midi! Dans le toril et les écuries convertis en coulisses, un peuple de figurants se rhabille; des choristes demi-nues s’enfuient ou plutôt s’envolent dans un frisson de tuniques et d’étoffes... Cela sent la sueur, le fard, l’œillet et l’orangeade; un relent de sang s’y mêle d’une âcreté fade: nous traversons la place où l’on achève les chevaux, lo matadère. Ces baraquements de planches: les loges des artistes. Ici, Laparcerie; ici, Segond-Weber; ici, Dorival, Hercule; plus loin, Beryl; là, Odette de Felh, très allurale Phénice. Une des loges s’entr’ouvre: un bras nu, un coin d’épaule de femme, une voix. «Apportez-moi un poète.» Un poète, mais oui. Autre entrebâillement de porte, autre demi-nudité entrevue, une autre voix: «Qu’on m’envoie un poète.» Encore un poète... Mais il en pleut donc? Le fait est qu’ils pullulent. Il y avait Congrès, hier, en l’honneur des fêtes de Déjanire, et tout le Parnasse et tout le symbole du Midi ont donné: il en est venu de Lyon, de Toulouse, d’Agen, de Dax et de Marseille, toutes les jeunes revues du Languedoc et de la Provence ont dû, la soirée de la veille, déclamer leurs rimes au théâtre. Je reconnais et salue au passage Maurice Magre, Varenne, Louis Payen et Pol de Levengard... L’Odéon.