Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur,

Et combien de cercueils en ont franchi les portes!

Oui! tout est mort! Oui! tout se meurt sans cesse ici!

L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères;

Les visages des vieux tableaux meurent ainsi;

Et chacun pense aux ossements des vieux reliquaires...

Mercredi 4 janvier.—Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. —«Et vous y êtes allé, à ces luttes? —Oh! le Casino de Paris m’a suffi, depuis que j’ai vu Pons y étrangler Pytlasinski. —C’était ignoble? —Je vous crois: Pytlasinski était plein de sang. —Aussi ignoble que la séance des lutteurs turcs au Cirque d’Hiver? —Celle où Yousouf?... —Parfaitement, celle où Yousouf essayait, à travers le caleçon de cuir... de préparer son adversaire à entrer au sérail... —Quelle horreur! Et dire qu’Héloë n’en manque pas une! —Comme on écrit l’histoire! je n’ai été que deux fois au Casino. C’est surtout la physionomie de la foule qui m’amuse; les spectacles de force y développent une atmosphère spéciale très curieuse à observer: les femmes ont, en regardant ça, une acuité d’œil et un brusque avancement de mâchoire très démonstratifs. J’ai vu là de vraies figures d’une fête sous Néron, tant elles étaient atroces et crispées de luxure, de vraies physionomies de meurtre! Pour peu que ces spectacles durent et que l’Affaire s’éternise, d’ici peu on se massacrera dans les restaurants de nuit. —Non. —Attendez un peu les bals de l’Opéra; je guette mes contemporains à la sortie, chez Paillard ou au café de Paris, à l’heure du chaufroid de bécasses. Une fois les femmes grises, pour peu que les hommes parlent révision, on se tuera, je vous le dis.»

Jeudi 5 janvier.—Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Autres délicieux. —Et aux Folies-Bergère? —Oh! ceux-là valent la peine; il y a là Sabès et Pietro II qu’on peut regarder. Moi, je n’admets que les lutteurs du Midi. —Constant le Boucher, pourtant? —Constant le Boucher! Oui, c’est tout à fait la jeunesse de Guitry. —Non. —Vous ne l’avez donc pas regardé? Vous avez vu Georgette Lemeunier? —Deux fois. Hein, comme c’est joué! —Au naturel, c’est Guitry dans les rôles de Guitry. Il a vraiment trop l’air de se moquer du public. Un rôle, il faut sembler y croire. —Moi, je le trouve parfait. —Mais vous êtes vous-même un petit Guitry; et puis, il n’y a pas de pièce. —Voilà qui m’est égal si je m’amuse. —Avouez que cette erreur du bijoutier, ces bagues envoyées l’une pour l’autre, faire reposer quatre actes là-dessus, ce n’est pas du théâtre, c’est trop facile. —Trop facile! Essayez donc pour voir. —Si c’était mon métier. Et puis une pièce jouée par Réjane, ça a toujours du succès. —Servez Calice. —Resservez au contraire, car au fond c’est la même pièce. Si vous regardez bien, c’est toujours Amoureuse de Porto-Riche, accommodée par Vandérem aux endives tragiques ou par Donnay potage bonne femme au kari. —En effet, il devient bien popote, Maurice. —Vous savez que Réjane ne veut plus jouer que des rôles de femmes honnêtes. —La conversion de Zaza. Je l’aime mieux autrement. —Le fait est que c’est surtout une amoureuse. —Ah! elle joue avec sa peau, elle a la science innée du frôlement. Déjà, dans Viveurs, elle avait une façon de prendre contact avec Mayer. —Et dans Zaza, une manière de mettre ses seins sous le nez de Gautier. —Cette Réjane, quand elle joue, toutes les maisons de nuit font recette. —Quand Réjane va, tout va. —Qu’est-ce qu’on reprend à la Renaissance? —La Dame aux Camélias. —Et avec quoi ouvre le théâtre des Nations? —Avec la Tosca. —J’aime autant retourner voir la Reine Fiammette. —Vous avez aimé Yahne là-dedans? —L’idéale mercière? Aucun abandon, aucune nature, tout cela est sec, étudié, voulu; pas de recul dans le passé; elle a l’air d’une petite bourgeoise costumée tout le temps. Savez-vous qui j’aurais voulu là-dedans? —Dites? —Lucy Gérard. C’est bien la petite folle du rôle. —En effet... Avez-vous vu Otero valser la valse tourbillon?

Samedi 7 janvier.—Aux Folies-Bergère, entre quatre et cinq dans les limbes d’une répétition. Sur scène, le clair-obscur d’un décor de roches et de montagnes peint par Jusseaume, trente danseuses, engoncées de lainages et en jupons de dessous, évoluent d’un pas frénétique sous la direction de Mariquita, debout devant le trou du souffleur. Nous sommes dans la chaîne libyque, et les danseuses qui tourbillonnent et s’agitent, étroitement épaulées l’une à l’autre et comme enchaînées par une guirlande de bras, figurent la ronde du sabbat au milieu duquel Tylda, reine des sorcières, torturera demain Jeanne Margyl, princesse d’Egypte. L’orchestre, dirigé par Ganne, entonne maintenant une sorte de marche sacrilège sur le thème du Dies iræ, et tout le corps de ballet, s’écartant et se groupant en quatre files humaines, figure une énorme croix de Saint-André qui tourne et vire sur le mode funèbre au pied des montagnes abruptes, tout à coup apparues singulièrement reculées sous la lune montante, et mon impression de messe noire et de rites maudits est encore aggravée par mon voisin de loge, le sculpteur Carabin, qui me raconte ses souvenirs d’enfance paysanne dans la superstitieuse Alsace, l’Alsace, où la croyance au sabbat, encore vivace dans l’esprit des populations, veut que la sorcière, surprise par l’aube hors de son logis, n’y puisse rentrer que dépouillée de tout vêtement, sa nudité voilée sous la chevelure éparse... Des paysannes ont été ainsi souvent rencontrées au coin d’une ruelle de village, à l’orée des champs, et comme je hoche la tête, Carabin, pour me convaincre, me raconte la sauvage et belle légende de la pauvresse, la mendiante de campagne qui, le jour de Noël, monte sur le Ballon d’Alsace, et là, s’y étant mise nue, secoue du charbon pilé sur les champs de tous ceux qui lui ont refusé l’aumône dans le courant de l’année; et ce charbon jeté est la malédiction qui stérilise la terre des avares.

La nuit, quand des cheveux de lune