»Autre incident gai: le président Melcot a joué le Roman chez la portière, et madame Gibou a tenté de servir du mauvais café à un confrère. Une dame, en dînant chez M. Melcot, avait raconté qu’elle avait dîné chez M. Grosjean, où dînaient, ce jour-là, toute sorte de gens que le Syndicat eût fait volontiers saisir au collet par les agents; mais le jour où l’on prit les renseignements, c’étaient des menteries et des boniments; une dame du Midi avait fait le cancan, histoire de se donner un air important. Les dames du Midi sont très à l’évent; le mensonge hystérique après l’historique. Où allons-nous donc, mon Dieu! mes enfants! Et M. Melcot est très melcontent. Scène de revue pour fin d’année. Voyez-vous Félicia dans ce rôle! Quel succès.
»A part cela, rien de drôle: le général de Galliffet continue à être le collaborateur assidu du Figaro et à communiquer à M. de Rodays les arrêtés du ministère avant de les communiquer à l’Officiel. Le Figaro a mené une assez belle campagne en faveur de l’armée pour mériter cette faveur. Le premier au combat, le premier à l’honneur.»
Dimanche 29 octobre.—Paris, l’horreur du retour, tous ces livres que je trouve en arrivant empilés sur ma table. Les éditeurs n’ont pas chômé pendant mon absence; déjà, dans le train qui me ramenait, hier, j’avais l’épouvante de tous ces volumes en embuscade dans mon logis, car une force supérieure m’oblige à les feuilleter, sinon à les lire.
Voici enfin (et ceux-là, je les mets à part pour les relire, car je les ai déjà parcourus et délectés par morceaux dans la Vie Parisienne, la Revue Blanche et le Mercure), voici donc les Femmes du Colonel de cette chère Gyp; la Câlineuse, de M. Hugues Rebell, et la délicieuse Route d’Emeraude, d’Eugène Demolder.
Voilà enfin le second livre de la Jungle, de Kipling. Une lettre l’accompagne; elle est datée de Shizar (Petit Thibet) et a été écrite le 1er octobre:
Vous le saviez donc, perfide, que vos Pall-Mall étaient le pain de mon exil et l’aliment de ma solitude, que je n’en ai pas manqué un depuis mon départ et que je trouverais votre souvenir indulgent! J’ai lu vos appréciations sur Tim, le Tim de la Vie Parisienne, au bord d’un torrent de l’Himalaya,—le coolie qui m’apportait mon courrier m’a rencontré par hasard au retour d’une visite à un glacier; j’ai immédiatement donné votre nom à un pic, c’est une distraction que je m’offre dans ces régions peu connues. Elle est sourcilleuse... J’ai lu avec joie l’article de Paul Adam sur vous, et avec trouble votre mention de la scène à faire de Max dans Héliogabale; j’ai mille fois été sur le point de vous écrire, je vous ai fait des vers! La preuve, les voici. Je comptais les envoyer au Mercure.
En tout cas, je voulais vous parler de la traduction de Kipling que j’ai faite avec Fabulet. Le second volume paraît dans quelques jours, on vous l’enverra comme on a fait du premier. L’avez-vous lu? Je ne pense pas, car vous auriez éprouvé le besoin d’en parler; en tout cas vous allez prendre le second et lire une seule nouvelle que je recommande à votre admiration: elle s’appelle le Miracle du Purun-Bhagat. Faites cela pour moi, je ne suis pas inquiet de ce que vous ferez ensuite. Entre parenthèses, le premier livre de la Jungle est à sa huitième édition. Mais assez sur ces jungles-books, dont je ne vous parlerais pas tant si je ne les trouvais si conformes à votre génie.
Vous allez donc à Venise, homme heureux; j’y ai passé, il y a trois ans, quatre mois inoubliables. Je logeai Palazzo de Mula, sur le Canale Grande, un vieux logis du quatorzième siècle avec une vue extraordinaire; je voyais une église par jour et j’avais une grande passion à Padoue, tous les dimanches, la passion et moi, nous explorions la Vénétie: Chioggia, Este, Trévise. Vicence, où j’ai passé une nuit de toutes les nuits... J’ai peur que ceci vous arrive trop tard; mais rappelez-vous d’aller voir à Arquâ, dans les monts Euganéens, la maison et le tombeau de Pétrarque. Shelley passa un hiver tout près, et, si vous le demandez, on vous montrera, sur le registre, les noms de Byron et de la Giuccioli. Le vin d’Arquâ est exquis.
Une autre chose adorable à Venise et que personne ne connaît, c’est l’île de San Francesco del Deserto.
C’est là que saint François d’Assise fit le miracle des oiseaux. Vous la trouverez entre Murano et Torcello (vous connaissez Torcello, naturellement). Sentinelles extrêmes de la lagune vénitienne; deux couvents: Saint-Georges-des-Algues et Saint-François-du-Désert... Cher pays! Que vous dire de celui-ci? J’ai laissé mes chevaux ici, il y a quinze jours, à cause de l’impossibilité des chemins, et je reviens hier, ayant fait trois cent soixante kilomètres à pied, sans un jour de repos, par des passes de cinq mille mètres et sur des monts de six mille, le tout culminant dans le panorama de deux glaciers: l’un, le Biafo, le plus long du monde; l’autre, le Baltoro, dominé par quatre ensembles de pics de huit mille mètres, à l’Ouest et au Sud, tandis qu’au Nord se dresse la seconde cime de l’Himalaya et de la Planète, à près de dix mille mètres dans le ciel. Au loin, c’est la Chine. Toute arithmétique ne vous dit peut-être pas grand’chose, mais vous auriez été comme moi ravi de voir un spectacle certainement unique sur ce globe dreyfusard.