Et quelle vie, cher ami! quelle glorieuse et libre vie nomade parmi de la Beauté toute neuve—qui se donne pour la première fois!
Je pars après-demain avec toute ma caravane pour le Ladakh, le vrai Petit-Thibet bouddhiste, le pays des Lamas-Rouges, le long de l’Indus, à travers des districts polyandres. Je regagnerai le Kashmir dans six semaines, après trois mois en tout de cette vie inimitable; puis je verrai le Sud de l’Inde et Java, d’où je rentrerai peut-être au printemps si l’Affaire est finie, remettant le Pacifique à plus tard.
Je veux un de nos soirs de faubourg et d’absinthe,
afin de vous parler d’Asie et d’en rêver avec vous, et je serai plein d’entrain à notre prochain dîner.
Adieu, soyez heureux et répondez-moi, si vous pouvez.
Votre
Robert d’Humières
Mardi 31 octobre.—Nouveau-Théâtre, pendant le deuxième acte de Tristan. —Eh bien! non, je ne suis pas mûr, dussé-je encourir les foudres de M. George Vanor! Les térébrances, les vibrances, et les piétinements sur place, les reprises et les surprises de cet interminable duo d’amour qui n’aboutit jamais, ces efforts vers une explosion attendue, oh combien! à travers tant d’accords, tant de cris et de phrases torturés par le même leitmotiv, tout cela me donne la migraine, et la Litivine a beau être admirable (cela est convenu et j’en conviens), la métaphysique même de cet amour passionnément allemand me dépasse et surpasse, et j’en arrive à oublier les délicieuses sonorités de la chasse du roi Mark et la nostalgie mélancolique de ces appels de cor dans la nuit, et j’aspire avec une impatience de neurasthénique, atteint de claustrophobie, à la chute du rideau pour pouvoir sortir.
Oui, je sais, le premier acte est un chef-d’œuvre; la chanson du matelot dans les vergues: «O fille d’Irlande», tout le récitatif d’Iseult racontant à Brangiane sa haine et son amour, le chant de guerre de Kourvenal, les bruits de mer et de cordages de l’orchestre, tout cela est merveilleux et formidablement génial; toutes les phrases du breuvage, surtout, et le grésillement orchestré du philtre, quand son ardeur monte et flambe dans le cœur des deux amants pour éclater en cris de stupeur et en aveux enivrés sur leurs lèvres, tout cela est incomparable et sans précédent dans le monde musical; mais, Dieu! que madame Brêma est insistante et lourde, comme elle appuie sur tout ce rôle de suivante tragique! Avec quelle pesanteur elle joue à l’avant-scène, empiétant sur le rôle d’Iseult, qui devient sa rivale pour un spectateur non averti! Qu’elle est Allemande, bon Dieu! et d’un art massif et cruellement voulu! C’est une fatigue de suivre son jeu figé dans de longues attitudes, un surmenage que de l’écouter prendre toujours sa voix d’en bas et d’en racler, pour ainsi dire, les motifs de la partition.
Et puis, vraiment, il y a trop de chauves-souris dans cette salle. D’où sortent tous ces bandeaux plats que je n’avais pas revus depuis les premières de l’Œuvre, ces faces blêmes de maîtresses d’esthètes, ces grosses dames en tuniques grecques et ces jeunes gens haut cravatés et colletés de velours comme autant d’Alfred de Musset? L’atmosphère est lourde de snobisme, de germanisme, de piquardisme et fleure l’encens raréfié des petites chapelles. Comme je suis loin du soleil et de la brise du large! Et puis cette sensation atroce de se sentir encagé dans son fauteuil d’orchestre et de ne pouvoir sortir sans faire scandale, cela est vraiment au-dessus de mes forces. Dans les couloirs, on se congratule et l’on se pâme. Je ne suis pas au diapason de toutes ces extases, je ne suis plus Parisien.
Deux habits noirs près de moi. —Heureusement que nous allons avoir la Prise de Troie, à l’Opéra; c’est la réponse de Gailhard à Lamoureux. Vous rentrez pour le troisième acte? —non, j’ai vu les têtes, ça me suffit. Venez-vous au Cirque Medrano voir la demi-finale des luttes? —Oui, allons voir les lutteurs.