Mercredi 1er novembre. —La Toussaint, le Monument aux Morts, le Bartholomé, au Père-Lachaise; les chrysanthèmes, la visite aux cimetières, tous les clichés connus.

En pleut-il, des sonnets, depuis le commencement de la semaine, sur le frissonnant défilé d’humanités de Bartholomé! Les vers s’y mettent déjà comme à une très vieille gloire, et c’est comme une décomposition de plus dans ce cimetière, que tous ces alexandrins s’attaquant aux nudités épeurées et plaintives du Maître de la Mort.

Je n’irai pas le voir aujourd’hui.

Les chrysanthèmes! Combien de premiers-Paris de ce matin ont leurs marginalia encombrées de ces fleurs, fleurs d’imprimerie tant que cela en dégoûte. Leur odeur amère emplit toute la pièce où je m’attarde à relire dans la Route d’Emeraude le chapitre neigeux et frais de Gésina. Gésina, après la cantharide et l’odeur de venaison et d’orange des pages brûlantes de Siska! Devant moi, comme pour réhabiliter les fleurs dépréciées par l’actualité du jour, triomphent les dernières photographies de Cora Laparcerie gaînée dans une étroite robe ramagée de fougères et que coiffent, comme un jeune Gismonda de deux énormes touffes de chrysanthèmes, deux temporaux de fleurs qui la font hiératique, Japonaise, et telle une idole, mystérieusement attirante dans sa nudité souple jaillie d’une robe feuillagée et bruissante.

Une autre femme de théâtre m’apporte le mot de la journée: Eugénie Nau, qui part le soir même pour Bruxelles et vient m’annoncer son engagement à la Porte-Saint-Martin, dans la reprise des Misérables; elle doit y créer le rôle d’Eponine, la petite prostituée résignée et éprise de Marius à côté de Berthe Bady, la Bady de Lépreuse, de Ton sang, dans l’inoubliable figure de Fantine. Mesdemoiselles Eugénie Nau et Berthe Bady, deux engagements dont on ne peut que féliciter la direction Coquelin.

Eugénie Nau revient du Père-Lachaise où elle a voulu voir le monument de Bartholomé. La foule y était grande et parmi les curieux des gens de lettres et de théâtres affluaient; je m’informe des noms et comme Nau me cite entre autres une antique gloire de Cythère, comme je me récrie et clame: «Mais que pouvait bien faire ce vieux débris au Père-Lachaise? C’est très dangereux à son âge de s’aventurer là-dedans: les gardiens auraient très bien pu l’empêcher de sortir!» Nau, qui a de la littérature: «Bah! elle venait rafraîchir ses souvenirs; elle doit bien en avoir quelques-uns au Père-Lachaise, collaborateurs ou victimes au jardin des Complices!»

Dimanche 5 novembre.—Dans la féerie tout en or du parc de Saint-Cloud, par le plus beau dimanche de ce fol automne, déjeuner à la Faisanderie, chez Ringel d’Illzach, dans l’ancien pavillon des gardes des chasses de l’empereur, qu’occupe maintenant, toute l’année, le sculpteur de la Perversité et de la Marche de Rakovski.

Ringel, l’homme des cires peintes et modelées à la manière florentine et des transparents masques de verre, le Benvenuto Cellini des veillées légendaires, le pistolet au poing, autour d’une de ses œuvres proscrite par les tardives pudeurs d’un jury (les artistes n’ont pas oublié la si amusante épopée de la garde montée par lui autour de sa Perversité de 1878); Ringel, dont Gustave Coquiot vient dans la Presse de camper, il y a quinze jours, la curieuse et vivante silhouette de praticien aux gestes agiles de clown, attentif et léger; Ringel s’est fait aujourd’hui paysan, et, en dehors des cinq heures passées, par jour, à son atelier de la rue Chardon-Lagache, à Auteuil, vit retiré, toute l’année, dans les hauteurs de Garches, sur la route de Marnes, à l’ombre des futaies du vieux parc impérial.

Plus de soirées au théâtre, plus de descentes aux parlottes littéraires du Napolitain ou de la Nouvelle-Athènes, plus d’apparitions aux premières, plus de visites aux expositions des rues de Sèze et Le Peletier; Ringel se couche maintenant à neuf heures et se lève à l’aube, boit le lait de sa chèvre et mange les œufs de ses poules, et, robuste, musclé et svelte, rissolé par le grand air, l’allure d’un Velasquez dans son velours bleu déteint de compagnon charpentier, mène l’existence d’un sage loin des fumées et du fumier de Paris.

Ses masques le consolent des visages qu’il ne voit plus, et la souple nudité de ses statues, de l’horreur des bedonnantes et quadragénaires célébrités de nos boudoirs.