Mercredi 8 novembre.—A l’Opéra pendant le deuxième acte de Salammbô, dans une loge: —Je ne retrouve plus du tout l’opéra de Reyer. —Vous ne prétendiez pas retrouver le Flaubert! —Vous dites des bêtises: Flaubert s’écoute et Reyer s’entend. Mais, du moment qu’on avait accepté le massacre du roman à la scène, je croyais trouver des décors et une interprétation. —Mais ça vous avait plu, la première? —Oui, avec Sellier dans Matho et Caron Salammbô. Mais Bosman dans la fille d’Hamilcar, et Lucas dans le Libyen, c’est mieux chanté au théâtre de Toulouse. —Mieux joué surtout, car Bosman a de la voix. —Oui, c’est une bonne utilité et la première des seconds rôles, parfaite dans l’Hilda de Sigurd; mais elle n’a ni la ligne, ni le caractère pour jouer la sainte Thérèse carthaginoise qu’était Salammbô. —Ah! dame, quand on a vu Caron! —Qui n’avait qu’un geste, mais qui le déployait si bien. —Et puis, l’orchestration me paraît d’un maigre! —Ah! ce n’est plus du Wagner. —C’est un fait. Quand on a entendu Tristan et Iseult, si dure qu’en soit la partition, on ne peut plus entendre d’autre musique. —Vous y venez donc? Je vous croyais rétif à Wagner? —Moi, c’est-à-dire que je le sens trop pour l’écouter sans fatigue. C’est la musique élémentale par excellence: cela vous prend comme le bruit du vent ou la plainte de la mer. Wagner, c’est la voix même de la nature, et les autres c’est le langage des instruments. On ne supporte pas un ouragan comme un solo de flûte; les sonorités de Wagner m’enchantent, me ravissent et m’accablent; je sors de là anéanti comme d’une grande débauche, et les grandes débauches sont toujours suivies... —De déperdition de forces nerveuses, nous le savons. —Oui, offrez-vous ma tête, mais je vous soutiens que ceux qui prétendent admirer et saisir une œuvre de Wagner à la première audition, mentent effrontément par pose et par chic: c’est de la mélomanie de snobs, de la prétention d’imbéciles en mal d’intellectualité. On se décerne ainsi des brevets de facultés supérieures. Ce sont comme les clichés de justice et d’humanité en cours dans le monde des écrivains déclassés, ces petites déclarations d’immortels principes vous ouvrent toujours la porte d’un grand salon juif, et l’on passe même parfois à la caisse auparavant. —Pas d’allusion, la musique adoucit les mœurs. —Et la basse-cour apprivoise les oies. —Si vous parlez de Béranger!
Jeudi 9 novembre, 10 heures du soir.—A la fête de Montmartre. —Entré chez Juliano, moins pour ses lions que pour la Goulue et la légende de sa panthère. C’est avec des lionnes qu’opère maintenant l’ex-étoile des bals de Montmartre, mais prudemment, en tenant toujours à distance, avec la fourche du belluaire, son quatuor de fauves engourdis. La Goulue, grasse à faire craquer le maillot qui la moule, évolue dans l’ondoiement d’une traîne de satin vert chou-fleur attachée à sa trousse; c’est aussi brutalement laid que possible, mais d’une laideur canaille qui eût enchanté Rops. La séance finie, je m’informe auprès de la dompteuse de la panthère qu’elle aimait. —Ne m’en parlez pas, m’est-il répondu, je l’ai perdue, on me l’a empoisonnée. Des jaloux! —Des jaloux! Un homme ou une femme? —Les deux!
Et sur cette réponse byzantine, qui symbolise bien cette fin de siècle, la Goulue fait volte-face et s’en va.
Dehors, des boniments: le Musée des horreurs, le Pétomane, Alfred Dreyfus dans sa prison.
Mardi 14 novembre.—De Prométhée à madame Aubernon. L’annonce d’un Prométhée au théâtre des Arènes de Béziers ne laisse pas que d’inquiéter les organisateurs des représentations d’Orange. Si M. de Max y incarne la figure héroïque du légendaire allumeur de feu, ce ne sera pas la faute de la dynastie des Mounet qui ont fait tout au monde pour y jouer Œdipe. Aujourd’hui, c’est M. Paul Mariéton, le félibre des félibres, qui essaie d’organiser une semaine du Midi en essayant de faire coïncider à huit jours de distance les représentations d’Orange et celles de Béziers. Et puis, il y aurait, paraît-il, encombrement de Prométhées sur la place; M. Mariéton en a lui-même deux dans son lot de manuscrits: un de M. Lionel des Rieux, un de M. Grandmougin, et un autre enfin de M. Pedro Gailhard, musique de Vidal, sans parler d’un autre Prométhée sur le métier. Prométhée serait-il un article de province? Et sur ce mot de province, Paul Mariéton, ce Provençal de Lyon, m’en raconte une bien bonne sur cette chère madame Aubernon.
L’aimable femme, madame Geoffrin au petit pied qui croyait régenter la cour et la ville, affectait des ignorances un peu impertinentes pour tout ce qui n’était pas Louveciennes et Paris.
Nul n’aura de l’esprit que nous et nos amis.
Hors de son salon, pas de salut: hors de Paris, pas d’Académie, et madame Aubernon, c’était l’Académie. Un soir qu’elle était en verve autoritaire: «La province, mais qu’est-ce que c’est que ça?» disait-elle à Mariéton, et l’ami de Mistral, avec son plus gracieux sourire: «Mais la province, madame, c’est votre salon.» Mariéton n’y remit jamais les pieds. «Mais, veut-il bien ajouter, je suis le seul des gens qu’elle a reçus qui ne l’ai pas mise en livre ou au théâtre. J’ai dîné chez elle sans jamais en rien écrire: les autres ont eu plutôt des digestions bruyantes.»
Mercredi 15 novembre.—Dix heures, à l’Opéra, la Prise de Troie. Après le deuxième acte, propos de couloirs. —Moi, je trouve ça pompier, oh! mais pompier en diable! —Vous êtes difficile: la douleur d’Andromaque est une page. —Et puis, il y a les bras de mademoiselle Flahaut. —Destinée tragique que la sienne, c’est la première fois qu’on l’applaudit et elle ne chante pas. —Succès de mime pour un contralto. —Oui, elle chante avec ses bras, et cela constitue une très belle voix de théâtre, mon cher. C’est la statue de la Douleur même qu’elle donne là dans Andromaque. —Vous y reviendrez? —Je reviendrai. —Pour les lutteurs? —Vous êtes absurde, il y en a cinquante tous les soirs au Casino de Paris, et sur les six qui sont en scène, il y a trois modèles pour ateliers. —Vous les connaissez? —Je puis même vous les nommer: Bibi Poirée, de l’atelier Rochegrosse; Eugène Lorrain, de l’atelier Gérôme; Quéniat... —Inutile, je ne sculpte pas... et Crest, de l’écurie Lebaudy. —Ne parlez pas si haut, Malvina Brach est là, et Crest est son modèle.
Même soir, à la sortie. —C’est une cantate, ce n’est pas un opéra. —Et la finale est d’un commun! —J’aime assez, moi, cette Marseillaise de l’égorgement de Cassandre. —Cette Delna, quelle voix! C’est comme une eau qui coule. —Oui, mais il ne faut pas la regarder; vous avez vu ses mains? —Palmées! Oh! ce geste unique et comique, les doigts étalés, les paumes tendues, on dirait des pattes de canard. —Un canard à voix de rossignol. —Vous trouvez cela très ridicule, ce cheval de bois du deuxième? —Non... d’abord il est très Phidias, et puis toute cette foule qui le précède, attelée à des cordages, son entrée à la manière d’un vaisseau halé dans un port, cela a du caractère. Il n’y a pas à dire, les chœurs de cette entrée sont superbes, et puis quel beau décor! —Vous avez aimé cette apparition d’Hector? —Le spectre vert! Heureusement, Naudette Stanley était dans la salle, je me suis hypnotisé sur elle pendant toute la scène. —A distance? —Non, dans sa loge. —Vous m’en direz tant. Qu’est-ce qu’ils nous donneront, à l’Opéra, après la Prise? —Un opéra de Joncières, Lancelot du Lac. —Vous avez des tuyaux? —Des tas, je vous dirai cela demain au cercle.