Vendredi 17.—A l’Opéra.—A la seconde de la Prise, dans une loge, après le troisième acte. —Il y a une très belle salle. —Vous trouvez? Toutes les loges sont données, personne n’est encore revenu. —Là-bas, c’est bien madame Fourton, dans cet entre-colonnes? —Ou madame Bernardacki; elles n’ont pas la même voix, mais elles se ressemblent. —Comme la Norwège à la Russie.

Autre loge. —Vous aimez ces lutteurs? —Je trouve Renaud bien mieux qu’eux tous. —N’est-ce pas qu’il est beau? —Et le costume grec n’avantage pas. —Au théâtre. —Vous l’avez vu en Grec à la ville? —Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. —Expliquez-vous! (Bruit d’éventails et chuchotements.)

Autre loge. —C’est bien elle à l’amphithéâtre? —Elle a toujours son nœud de velours noir. —C’est un vœu, elle a juré de le porter tant que Picquart ne serait pas rentré dans l’armée. —Elle avait déjà cessé de chanter durant l’emprisonnement de Dreyfus et elle a une voix splendide. —La protestation du silence; elle a retrouvé sa voix, maintenant? —Mais arbore toujours son nœud: la dame au nœud révisionniste, c’est une profession de foi. —Une déclaration de principes. —Naturellement, elle devrait chanter dimanche au Triomphe de la République. —Elle aurait du succès, elle a le physique. —Oui, l’air d’une statue de Dalou. —Beauté populaire.

Dans l’aquarium, deux habits noirs. —Apéritif en diable, ce corsage à jours losangés. —Le corsage à lucarnes, elle est au Casino tous les soirs. (A une petite femme blonde.) Bonsoir, Hélène; nous partons toujours pour Saint-Pétersbourg? —Cimenter l’alliance russe; on ne s’appelle pas Chauvin pour rien. —Le chauvinisme à l’étranger! exquis, je l’enverrai à Déroulède (Hélène Chauvin.) Datez votre lettre de chez Maxim’s.

Dimanche 19 novembre.—Le Sauve-qui-peut du Président ou le Triomphe de la République. —Après la bagarre d’Auteuil, celle de la place de la Nation. M. Loubet n’a pas de chance: à Auteuil, il s’esquivait devant les coups de canne; aujourd’hui, il détale devant les drapeaux: les départs précipités de son Président semblent la caractéristique de la troisième République.

A Auteuil, les classes dirigeantes le huaient avec voies de fait sur son gibus; aujourd’hui, les classes dirigées lui secouent des loques rouges dans le nez et l’accueillent avec les cris de: «Vive la Commune! A bas l’armée!» et «Mort aux flics!» C’est une présidence troublée.

—Ça ira, les bourgeois on les pendra... et que faut-il au bon républicain! Du plomb, du fer, un peu de pain, voilà les cris pacifiques avec lesquels le peuple de Paris —(celui qu’on nous affirme être le peuple)—il y en a un autre!— accueille le triomphe du régime actuel. On ne procédait pas autrement à l’égorgement des aristocrates à la veille des massacres de l’Abbaye; même figuration dans le défilé de tantôt, que dans la bande armée de piques et de faux qui se ruait il y a un siècle à Versailles; égoutiers et dames de la Halle. «Dansons la Carmagnole, et vive le son du canon.»

Comment MM. Trarieux et de Pressensé n’ont-ils pas conduit leurs troupes au Luxembourg? Il y avait là des prisonniers désarmés, et c’est un peu moins loin que Versailles.

Le Triomphe de la République... non, de la Révolution! Seulement, les insurgés de 89 criaient éperdument: «A la frontière,» et à la frontière d’alors, c’étaient Jemmapes et Valmy et le siège héroïque de Verdun. Aujourd’hui, c’est: «Plus de frontières» que braillent les hordes libertaires, ce qui supprime le courage en même temps que la Patrie, le service militaire et les em...dements.

Doux pays! ces partisans de la liberté ont assommé un officier de paix, et dans la nuit malmené les habits noirs et les robes décolletées du bal de l’Hôtel-de-Ville. Ç’a été un pillage, une orgie; des femmes ont été bousculées, frappées, des mains de pochards ont palpé des épaules nues; on se battait autour des buffets; sous un escalier, on ramassait ivre-mort un conseiller municipal et, pour faire évacuer les salles au pillage, à trois heures et demie, on éteignait le gaz.