Une reprise presque sacrée que celle de ce soir et qui a le caractère d’une manifestation: manifestation aussi curieuse dans son genre que la première au Nouveau-Théâtre de Tristan et Iseult. Après les Wagnériens quand même, les Offenbachistes irréductibles, la Belle Hélène, Meilhac et Halévy, Schneider et Silly, la distribution de la première, Grenier dans Calchas, Ménélas Kopp et Couderc Agamemnon, et dans Parthénis et Lœéna, les deux courtisanes de Nauplies, Amélie Latour et je ne sais quelle autre grande impure d’alors! Le grand genre ce soir est de s’en souvenir, de citer des noms et des dates, mieux, d’y avoir assisté. Chose amusante, ce sont les tout petits jeunes qui ont les mémoires les plus nettes; les vieux chevronnés, les piliers croulants de la Critique, n’avouent que la reprise avec Judic et Dupuis.
Que donnera Simon-Girard dans la reine de Sparte? Reine de bateau-lavoir, murmurent des grincheux, dont M. Muhlfeld recueille le propos; l’un y aurait voulu la belle Germaine Gallois, celui-là y regrette Méaly. Brasseur a créé, paraît-il, un étourdissant Ménélas, un fantoche hoffmanesque, dans le goût de son Duc d’En-face; mais, au troisième acte, Guy, en Agamemnon, le mettra dans sa poche, et c’est le flux et le reflux à travers les couloirs des indiscrétions d’avant le lever du rideau, débinages et papotages, au milieu desquels reviennent incessamment les noms de Mariquita, de Samuel et de Landolff.
Landolff, Samuel, Mariquita, c’est-à-dire l’imprévu dans le luxe et la fantaisie des costumes, le génie même de la mise en scène et la prodigalité dans les décors, tous les atouts en un mot, sans parler de la carte biseautée et parfois transparente qu’est mademoiselle Lavallière; Lavallière, l’androgyne fétiche et la pensionnaire porte-veine de la Maison, Lavallière dans Oreste, dans le rôle de Silly!
Ses autres créations, paraît-il, n’existent plus auprès de celle-là; elle y est le Gavroche attique, le petit Bob de la Grèce et voilà que sur elle tous les mots sont dits.
Quant à Simon-Girard, un monsieur informé, qui n’écrit pas dans les feuilles, veut bien m’avertir qu’elle y sera plutôt la bonne Hélène. Il achève de me tuyauter en me donnant en sous-titre à la reprise de ce soir ses deux phrases énigmatiques: la Belle Hélène aux Variétés en l’an dix-huit cent quatre-vingt-dix-neuf, l’année où de Samuel expire le privilège.
L’invite à Ludovic ou la levée d’interdit.
Lundi 27 novembre.—Basile et Sophia, de Paul Adam. A travers les phosphorescences d’une civilisation pourrie, c’est, exécutée avec une rare inquiétude de vision et dans un style gemmé, coruscant et pourtant fluide, l’évocation peut-être la plus curieuse qu’on ait faite de Byzance depuis le fameux roman de Jean Lombard.
Le livre est d’ailleurs dédié au puissant écrivain de l’Agonie, et c’est là un acte de probité pieuse dont il faut louer l’auteur de la Force, du Mystère des foules et de tant d’autres œuvres, belles et fortes; mais la chose ne nous étonne pas de M. Paul Adam.
Par les temps troublés que nous traversons, M. Paul Adam est à la fois un écrivain et un honnête homme et c’est dans cette honnêteté qu’il puise cette impassibilité dédaigneuse dont il stigmatise les coquins de ses livres, impassibilité autrement cinglante que les plus passionnées indignations.
L’aventure des deux Arsacides à travers les intrigues, les émeutes et les factions des Verts et des Bleus; leurs ambitions et leurs calculs autour de la loge impériale, et, de luxure en luxure, la montée lente de leur infamie jusque sur le trône où les assoit un crime; toutes ces étapes d’un frère ruffian et d’une sœur prostituée, décidés à toutes les audaces et à toutes les bassesses pour arriver à l’Augustalité, constituent une œuvre d’art d’une vie si chaude et si intense, qu’il en est de certaines pages comme de ces philtres de Thrace qu’on ne pouvait respirer impunément.