Que M. Paul Adam nous montre Sophia en jeteuse de couronnes, debout, sur l’Epine, entre les jambes de bronze de saint Christophe, et là, du milieu de l’hippodrome, pâle comme une perle sous les plis alternés de ses robes vertes et bleues, dominant l’ouragan des attelages et des chars; ou bien qu’il nous détaille avec l’initiation des Purs les stupres de la communion paulicienne, les grands nègres en croix, tour à tour possédés par les dévotes hystériques de la secte; soit qu’il déchaîne sur les toits en terrasses et les dômes émaillés de Byzance l’émeute multicolore, assourdissante et prompte de ses vingt mille perroquets, ses descriptions, d’une écriture à la fois raffinée, vivante et grandiose, ont la couleur, le mouvement, le contact et le parfum. A les lire, on sent l’odeur des foules et le fumet des croupes des juments; à les relire, on a la sensation des chairs froides des femmes et de l’acier rude des casques des soldats. Et quelle profonde et cruelle connaissance des lâchetés de l’histoire et des instincts de la bête humaine! Et puis, il y a Bardas et l’érotique et délicieuse figure d’Eudoxie Lugerina, la concubine impériale; la débauche épaisse et les caprices brusques de Michel, l’adolescent joufflu; la veulerie des fonctionnaires, la dévotion entremetteuse d’Euphrosine, et des scènes de viol et d’incestes tragiques, comme celle où les deux favorites de Michel livrent au jeune empereur sa propre sœur Thécla.
Pourriture splendide et fardée de Byzance, le cocher macédonien, et sa sœur la Paulicienne, Basile et Sophia.
Mardi 28 novembre.—Les Cantharides de Paris. Aux Variétés, à la fin du deuxième, pendant la bacchanale, quand les rois titubants et couronnés de roses déroulent dans la chambre d’Hélène l’effarante théorie de masques et de grimaces de Guy-Agamemnon, de Baron-Calchas et de Brasseur-Ménélas, svelte et frisque, sanglé de mauve et si court vêtu qu’on ne peut plus douter de son sexe, cet éphèbe aux gestes saccadés et si drôlement démantibulés de polichinelle, ce Polyte de l’Orestie si cyniquement voyou, si consciencieusement ivre et pourtant, dans sa canaillerie, si Grec de la vraie Grèce par l’esprit de ses jambes et la pureté de ses formes, ce pochard de Sparte qui va, dodelinant sur des épaules gamines un mystérieux visage d’ange de Gozzoli! Ces grands yeux en cavernes, cette bouche ciselée, cet ovale de visage amaigri presque souffrant, s’il n’y avait l’entrain endiablé de son rire, cet Oreste, fils d’Agamemnon, qui met en rumeur les femmes et les hommes de Paris et tient béants tous les habits de l’orchestre, cette cantharide mauve de la reprise d’Offenbach, mademoiselle Eva Lavallière dans le rôle de Silly.
L’autre, la cantharide d’or, à la Scala, vers dix heures moins le quart, entre le répertoire trop connu de Fragson et les valses chantées de Paulette Darty, Polaire! l’agitante et l’agitée Polaire. Le petit bout de femme que vous savez, une taille douloureuse de minceur, mince à crier, mince à se briser dans un corsage étroit jusqu’au spasme, la plus jolie maigreur! et dans l’auréole d’un extravagant chapeau de gommeuse, un galurin orange empanaché de feuilles d’iris, la grande bouche vorace, les immenses yeux noirs, cernés, meurtris, bleuis, l’incandescence de prunelles, l’éperdue chevelure de nuit, le phosphore, le soufre et le poivre rouge de cette face de Goule et de Salomé, qu’est l’agitante et l’agitée Polaire!
Mais cela n’est rien. Quelle satanée mimique, quel moulin à café et quelle danse du ventre! Haut troussée de jaune, gantée de bas à jours, Polaire gambille, se trémousse, frétille, balle des hanches, des reins et du nombril, mime toutes les secousses, se tord, se cambre, se cabre, tortille du..., fait des yeux blancs, miaule, pâme et... s’évanouit... et sur quelle musique et sur quelles paroles!
La salle, figée de stupeur, en oublie d’applaudir. Seuls, les vieux messieurs enthousiasmés rappellent.
Hildebrand, Hildebrand
Com t’es excitant!
Tu joues toujours dans le vif!
Ah r’dis-moi ton motif!