La cantharide d’or et la cantharide mauve, mademoiselle Lavallière et mademoiselle Polaire.

«Quand les peuples sont blets, les mouches s’y mettent.»

Mercredi 29 novembre.—Les défenseurs de la République. M. de Galliffet, dont le sabre protège en ce moment les hauts faits de la Haute-Cour (suppression de témoins, escamotage de plaidoiries et tout ce qui s’en suit), n’eut pas toujours en odeur de sainteté le régime auquel il doit son portefeuille. —Au beau temps où il était encore dans l’active et d’opinion monarchiste, étant à la division de Lille, il lui arriva de donner une fête et de réunir, avec la haute société de la ville, les autorités, celles de la mairie et de la préfecture, voire même un peu de menu fretin du conseil général et des gros bonnets électoraux...: situation oblige. Vers les minuit, un des maîtres d’hôtel vient prévenir en catimini le général qu’il n’y a plus de champagne à l’office: les sommeliers sont dépourvus, le buffet à sec; et l’homme ajoute même qu’on ne peut plus compter sur la citronnade ni sur la marquise, tout a été bu.

Alors le général, en stratégiste habitué à tourner la défaite et même à la changer en victoire: «Plus de champagne! Qu’on dise aux musiciens de jouer la Marseillaise: les gens propres s’en iront. Resteront les muffes, on leur donnera de la bière.»

Les muffes! le général leur avait déjà donné du plomb, mais c’était quelque vingt ans avant.

Samedi 2 décembre.—Date lilia. Mademoiselle Masteaux à l’Opéra-Comique. Qu’elle est douce et reposante à regarder et quelle rosée aux lèvres, après le poivre de Cayenne et la rascasse de mesdemoiselles Polaire et Lavallière, la frêle et blonde Angiola du deuxième acte de Proserpine! Quel charme contenu dans le geste, et la candeur de ses paupières baissées, et la candeur plus touchante encore de ses larges yeux grands ouverts, le charme de cette démarche glissante, la pureté délicate de ce profil et la suave, la délicieuse figure du Pérugin donne là mademoiselle Masteaux dans la petite novice amoureuse de la partition de Saint-Saëns.

Et quelle voix! une voix à vous ravir au ciel, comme le chantonne à mi-voix Squaroca, le Saltabadil aux gages de Proserpine, et c’est l’ensoleillé décor du cloître, sa charmille découpée en formes de couronnes et de croix, les ébats des petites novices sous l’indulgente surveillance des nonnes, les toits de tuiles d’une romantique Florence, et, à la grille du porche, poussée par les mendiants et les éclopés de la ville, toute la troupe des miséreux auxquels Angiola et les nonnes distribuent si gentiment du pain et des soupes, aux sons de quelle prenante et magistrale musique!

Cette partition de Saint-Saëns, comme elle nous repose aussi des vulgarités de la Prise de Troie et de certaines longueurs, mais si métaphysiques des duos de Tristan! Quelle plénitude de force et quelle abondance d’inspiration, et puis madame Nuovina a de si splendides épaules et M. Isnardon de si belles jambes! Que ne puis-je en dire autant de celles de M. Clément! Tous trois ont d’ailleurs de la voix, de très belles voix et rossignolent à miracle.

Date lilia.

Lundi 4 décembre.—Les trois clous de l’Olympia: les gigues renversées de M. Vanola, Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, la Loïe dans ses nouvelles danses. —Quelle prestesse et quelle agilité possède donc dans ses chevilles et dans ses pieds ce jongleur acrobate étalé sur une sellette de bateleur, et, d’une souple détente du jarret, d’un invisible effort des reins en apparence immobiles, faisant bondir et voltiger, que dis-je! tourbillonner, valser, giguer et mazurker, sur tous les rythmes et toutes les mesures, un léger tonneau de bois au bout de ses orteils? Ses pieds frétillants, tantôt pointés pour lancer le tonneau, tantôt à plat pour le recevoir, battent de tels entrechats et font baller avec une telle précision le barillet qu’ils animent, que cela en devient une joie de raison pure, pimentée de tout l’imprévu d’une vision inverse: un danseur au torse immobile, dont les pas et les jetés-battus mettent en branle les objets qu’ils touchent, et les pieds dansants font danser.