Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, quarante-cinq toutous de toutes tailles, de tous poils et de toutes races: gordons, épagneuls, sloughis, chiens du Saint-Bernard, bulls et fox-terriers, jusqu’aux glabres et charnus chiens comestibles de la Chine, en passant par les bichons, bouffis de graisse et comme truffés, des vieilles marquises, et le comique et intelligent caniche et l’élégante et sotte levrette! Tous et toutes ont répondu à l’appel: ils évoluent comme les quadrilles d’un corps de ballet, obéissent au doigt et à l’œil, font les beaux, les pattes de devant en manchon, drôlatiquement dressés sur leurs pattes de derrière, processionnent par petits bonds saccadés et peureux, les levrettes effarées et comiques, angoissées et hésitantes, les gordons et les épagneuls patauds et bons enfants, avec des yeux humains et de larges langues roses pendant hors de la gueule! Oh! leurs mines désopilantes, la drôlerie des tournures des uns, le déjà vu de l’arrière-train des autres et le caricatural de toutes ces dégaines de chiens, que le panache de la queue souligne!

Des chiens savants, me dira-t-on, bah! le beau spectacle! Mais ceux-là surpassent tous les autres. C’est un ballet, un véritable ballet de chiens, bien plus qu’une exhibition. Soit qu’ils miment une variation, un pas de deux ou exécutent un ensemble, l’effet obtenu est tel qu’on le croirait réglé par madame Mariquita; le jeu du ballon bondissant et rebondissant sur le museau d’Azor m’enthousiasme autant que le pas de trois de mademoiselle Lavallière; la levrette Mirza, affublée d’une jupe-cloche, d’un talma et d’un bonnet à fleurs, et appuyée des deux pattes de devant sur une voiture d’enfant, qu’elle pousse en gouvernante de chiens en bas âge, rappelle à la fois de gestes et de profil mademoiselle Moreno de la Comédie-Française; d’autres chiens empêtrés de falbalas sont autant d’effroyables madame Gorgibus, et c’est un sabbat dessiné, on croirait, par Granville et retouché par Capiello, tant cette armée de bestioles travesties rappelle dans son comique nombre de nos illustres contemporains et de nos plus charmantes actrices, surtout si vous ajoutez à la troupe tout un bataillon de chats, de minets souples, indolents, langoureux et lustrés, des chats à emplir les rêves et les nuits de mademoiselle X..., qui en porte un maintenant sur sa tête.

«Oui, ma beauté, comme jargonnent ces dames, une innovation de Lewis, nous les portons maintenant sur nos chapeaux.»

Mardi 5 décembre.—Chez Georges Petit, rue de Sèze, beaucoup d’appelés et peu d’élus. A tout seigneur, tout honneur. Whistler avec cinq des symphonies dont il a l’habitude, or et violet, rose et argent, bleu et or, or et rose, etc. C’est toujours la magie de nuances, le mariage heureux et pourtant imprévu des tons les plus simples et les plus savamment dégradés, la science des complémentaires pratiquée par le visionnaire le plus voluptueux et le pinceau le plus caressant des trois îles, mais c’est à son étude dite Rose et Brun, que nous nous arrêtons, remués et chatouillés par l’atmosphère moelleuse dont il a enveloppé son philosophe; oh! le petit œil malin et presque fripouillard de ce vieil homme en redingote marron, le rose ivoirin de son crâne!

Une incantation charnelle se dégage également impérieuse de la nudité de femme, apparue dans de longs voiles, qui s’intitule Rose et Argent; mais, si alliciante qu’elle soit, nous avons déjà vu cette souplesse de tige et ces retombées d’étoffes dans les fresques de Pompéï. Les figures d’Or et Violet et de Bleu et Or sont également des réminiscences du musée de Naples; mais que dire des autres?

Les rios de Venise de M. Alfred Smith, le Centaure et la Nymphe, de Franz Stuck, Franz Stuck, le Baudry bavarois, un Baudry sensuel qui aurait dans les veines quelques gouttes de sang de Rops, et dont l’intensité de vie a conquis l’admiration de M. Jean de Bonnefon. Dire que c’est sur la foi de photographies de tableaux de Stuck, admirées, villa Reine, à Asnières, que j’entrepris, il y a deux ans, mon voyage de Munich! Je ne vivais plus, dans l’espoir et l’attente de visiter l’atelier de Franz Stuck.

Munich, Franz Stuck! J’en suis revenu avec l’admiration des Rubens, qui sont incomparables à la Pinacothèque.

Et d’autres suivent, combien connus, mais qui ne me retiennent pas, Grimelund, Harrisson, Umpheys-Johnston, Legout-Girard, Prins et Réalier-Dumas: c’est un désert d’impressions. M. Franz Charlet trahit dans ses femmes maures et son asile en Flandre une dangereuse obsession de François Millet, le grand Millet des paysans. Charlet, Millet, les deux noms riment, mais non pas les talents.

M. Besnard, membre d’honneur, continue à voir et à peindre jovial et groseille. Une jeune femme en papier buvard et coiffée d’étoupes roussâtres se tord de rire en respirant un bouquet de roses en stuc, évidemment cueillies dans le salon pompéien de M. de Max. Du même, un portrait d’enfant nous montre un malheureux gosse surmonté d’une expressive tête de Juive, une tête chevaline et ambrée, échappée d’un ghetto d’Amsterdam.

«L’affaire Dreyfus en germe» chuchote à mon oreille l’ami qui m’accompagne et, me désignant la jeune fille rose et aux cheveux d’étoupe, miss Etoupettes; et dire que ce Besnard a eu, que dis-je, a parfois encore un immense talent!