Pour nous remettre d’une alerte aussi chaude, presque à la sortie, le Pont de Neuilly et les Bords de la Seine, de mademoiselle Delasalle, une artiste douée d’un beau don de déformation pour avoir trouvé dans la banlieue de Paris ces ciels enflammés de soufre et d’or vert, on dirait de Toulon, et ces silhouettes de parcs et de verdure, on dirait croquées sur les bords de la Garonne, à Toulouse!

Jeudi 7 décembre. —Une perle! Dans la Clef des songes, le volume que feuillettent et consultent attentivement ces dames, mettons ces demoiselles, toujours inquiètes en vue de leur avenir et de leurs digestions difficiles..., on soupe si tard à ce café de Paris!

Page 4, à la lettre A, Asperge.—Bonheur domestique (authentique).

Dimanche 10 décembre.—Dans le salon-hall un peu trop modern style déjà décrit. Ce qu’Elles en disent, ce qu’ils en pensent: —«Alors la Loïe? —Ses nouvelles danses! Qu’est-ce qui a bien pu lui conseiller cela? —Parbleu, on voit bien ce qu’elle a voulu faire, un ballet de Loïes avec tous ses gestes et ses attitudes répétées dans des glaces, mais elle n’a pas réfléchi que sa danse est coupée, morcelée dans chaque glace même, et que ce sont des tronçons de Loïe, ses mains, ses bras et son cou amputés qui s’agitent à l’infini dans des compartiments d’aquarium. —Aquarium! Oh! c’est le mot, je me croyais à l’Acclimatation. —Celui de l’Acclimatation est mieux. Et puis quel horrible décor! Ces pendeloques de toile grisâtre pour imiter des stalactites, on dirait des peaux d’éléphant. —Et ça s’appelle la Danse des Sylphes! —L’avez-vous pourtant assez prônée, cette Loïe! —Que voulez-vous? Le mieux est l’ennemi du bien: elle a voulu trop bien faire. —Et son truc de l’Archange! Vous aimez cela? —La Loïe en chemise de nuit sur ce garde-manger qui, lentement, sort des dessous et la piédestalise, telle une mère Gigogne en un simple appareil? Mais c’est hideux, c’est une couveuse. Cela m’a rappelé la grotte des Trolls dans Peer-Gynt. —Pauvre Loïe! Mais il y a sa mère. —Oui, en mantelet d’hermine, l’air d’un portrait de M. Ingres, raide, droite, qui vient s’accouder, tous les soirs, au rebord d’une avant-scène, avec toute une suite de clergymen et de young ladies: on dirait l’Armée du Salut. Et là, pâle, les lèvres décolorées, d’une distinction de pairesse anglaise, mais presque fantômale, elle suit de deux grands yeux vides les danses de la Loïe; et puis, à la fin du spectacle, elle se dresse lentement et lui envoie des baisers. Et la Loïe, qui ne danse que pour elle, se penche dans l’envol de ses longues robes blanches, et, de son haut piédestal, lui renvoie gentiment ses baisers. N’est-ce pas que c’est touchant? —Oui, un chapitre de Dickens... Vous n’étiez pas à l’Odéon, hier? Pourtant, Laparcerie... —Je devais y aller; mais j’ai lu, dans le Gaulois, un extrait de la pièce: Blanche de Castille, le comte Hugonnel, Robert Sorbon, ça m’a fait peur! —Je vous comprends: vous savez que Segond-Weber est parfaite. —Oui, je sais, France... d’abord! ou la revanche de Segond-Weber.

Mardi 12 décembre.—50, Chaussée-d’Antin, à la Société d’Editions Littéraires et Artistiques, l’exposition Lévy-Dhurmer. Si M. Lévy-Dhurmer était personnel, M. Lévy-Dhurmer aurait du génie. Les vingt-huit peintures et pastels, qu’hospitalise la librairie Ollendorff, rappellent à la fois le faire de Giotto, la manière de Vinci, le talent de Burne Jones, voire même d’Holbein le jeune et de Leconte du Nouy.

C’est un mélange heureux d’imprévues réminiscences, une perpétuelle hantise de toutes les écoles, un voyage exquis à travers tous les musées avec une tendance, mieux, une attirance évidente du peintre vers les décors de Léonard, les figures chères aux préraphaélites, la magie du clair de lune et les somptuosités glauques des algues, des coraux et des madrépores. Il était une fois une princesse est un Gustave Moreau, les Mystères de Cérès, si voluptueusement bleus, promènent des personnages d’Alma Tadema dans l’azur fluide d’un bon Leconte du Nouy; la Jeune fille à la médaille pourrait être signée Agache; Notre-Dame-de-Penmarc’h, une peinture solide, minutieuse et brillante, est un Dagnan-Bouveret réussi; le portrait de Madame C... est un Thévenet, et à travers tant de figures mystérieuses, symboliques ou légendaires, profils de songes, s’ils n’étaient de souvenirs, c’est au pastel intitulé Une malade, ainsi qu’au beau tumulte or et roux de la Bourrasque, que je m’arrête, requis vraiment par une cuisine savoureuse de couleurs. Là, se révèle au moins une palette personnelle.

D’une adorable imagination aussi, les féeries d’aquarium intitulées: la Vague furieuse et le Crabe, et un pastel d’un joli sentiment: les Bergers; et nous nous y laisserions peut-être prendre, si M. Lévy-Dhurmer en exposant les masques de MM. Coquelin Cadet, Jules Claretie et J. Cornély, ne nous avait révélé dans trois saisissantes caricatures un vrai tempérament de polémiste.

Mercredi 13 décembre.—105, rue de Courcelles, chez Myrille de Myrillon, la jeune femme de lettres et un peu héroïne de ses romans, si cruelle dans ses livres pour ceux qu’elle a aimés au vrai sens du mot, si, du moins, fidèle à ses amis.

Myrille de Myrillon a pris au sérieux son rôle de princesse enchantée, le personnage qu’elle incarna jadis sur la scène d’un music-hall dans le rôle de la fée Oriane. C’est William Busnach qui, cette fois, l’a préfacée.

Très blanche, très frêle, d’une souplesse de tige, roulée dans des tapis de fourrure d’un gris d’argent, Myrille de Myrillon s’ennuie par ce jour jaune et triste de décembre; à ses mains diaphanes, gemmées de toutes les pierres de la Russie et de l’Allemagne, une bague étrange étincelle, lourde et comique, que j’ai vue il y a un mois au doigt de M. de Max. Madame Valtesse (de lettres aussi, sous le nom de la Bigne), distrait les ennuis de Myrille, et quelques autres jeunes femmes encore; et Myrille se désole, en quête d’un préfacier pour son prochain volume Idylle saphique.