A la sortie, en mettant les manteaux. —Quelle soirée! —J’y reviendrai. —Tu parles, oh! ce séjour des âmes heureuses, ce Puvis de Chavannes, car c’est un Puvis, c’est le Bois vu de Longchamps avec des lauriers en plus (Stupéfaction.), mais oui, Puvis n’a jamais peint que le Bois de Boulogne, mais dans des tonalités mauves qui déroutaient l’œil et l’esprit. Ici, ils ont ajouté l’eau et les fameux éclairages dont Carré restera l’inventeur, mais c’est Puvis, un vrai Puvis, vous dis-je. —Un Puvis avec personnages de Botticelli, vous n’avez pas reconnu la fresque, la fameuse fresque de Florence? —La Primavera! —Parfaitement. Un moment, les danseuses reproduisent exactement les groupes, les trois figures dansantes, les autres en théories; et la ballerine à la chevelure blonde toute semée de fleurs, des fleurs tressées sur son corsage, et la figure même de Sandro, celle à laquelle ressemblait tant Sarah Bernhardt. —Sarah Bernhardt? —Oui, il y a quinze ans, dans Cléopâtre. —Et la débutante? —Mon impression? S’est attaquée à trop forte partie, ne sait ni marcher, ni pleurer, ni... —Si, elle chante. —Et Eurydice? —Bréjan-Gravière, c’est une Eurydice de char de blanchisseuses; cette ombre frêle a des appas de charcutière. —Et des yeux de Bébé-Jumeau. —Mais elle chante. —Oui, elle chante. —Que vous faut-il de plus à l’Opéra-Comique? —La mise en scène vous gâte, vous voulez maintenant des nymphes dans les rôles. —Des nymphes, vous l’avez dit.
Samedi 23 décembre.—Le monde d’aujourd’hui.—Un mot, non un aveu, d’une des plus belles madames en vedette de la société dreyfusarde: —Nous sommes allées très peu dans le monde cette semaine; il n’y a pas eu de premières.
Quand les salons se ferment, on ouvre les théâtres.
Lundi, 24 décembre.—Dans la nuit de dimanche à lundi, chez Voisin, ils réveillonnent, et comme les soupeuses appartiennent au monde du théâtre, c’est du théâtre qu’ils causent, et de Coquelin et de Sarah, les gloires du siècle, ce siècle qu’ils résument à tous deux, et par l’âge et par le talent. —Et bien, l’Aiglon, ç’a été un succès de lecture? —Mais il y a eu des larmes avant. —Comment? —Ç’a été surtout une réconciliation. Les effusions ont été précédées d’une terrible scène, boulevard Pereire. —Non! —Comme je vous le dis, la pièce a cinq actes, il n’y en a que trois de faits, deux sont encore sur le chantier, et Sarah a bondi à la nouvelle. —Songez, l’Aiglon, c’est son Exposition. —A moins qu’elle ne reprenne la Dame aux Camélias. —Elle la reprendra. —Ou bien Médée ou la Princesse lointaine. —Médée surtout. —Mais revenez à vos moutons; comment Sarah a-t-elle accueilli ce plat du jour Rostand, ce demi-poulet ou plutôt ces trois quarts d’Aiglon. —Mais comme une trahison, par des cris et des larmes; elle a sommé Rostand de finir la pièce, et, comme la lecture était annoncée pour le jour même, l’a enlevé dans son cab, emmené au théâtre, et on a lu les trois actes de l’Aiglon. —Superbe! Superbe! mais il y a un mais. —Encore! —Il se trouve que le premier rôle n’est pas celui du duc de Reichstadt, qu’il y a à côté un personnage de vieux grognard héroïque et dévoué, une espèce de Champaubert, qui dirige toute l’action. C’est ce rôle-là qui soutient la pièce, et pour ce rôle imprévu dans le premier scénario, Rostand réclame et veut Coquelin, le Coquelin de Cyrano. Il n’en voit pas d’autre dans le rôle, en dépit de Sarah qui propose Calmettes. Il ne s’ennuie pas, M. Rostand, Coquelin et Sarah dans le même drame; il tiendra le succès de l’Exposition, mais Coquelin chez Sarah, c’est cent mille francs de moins dans sa caisse. —Et voilà le succès de lecture de l’Aiglon. —Je vous crois, un vrai succès d’émotion. —Oh! une bombe n’aurait pas plus ahuri, tombant dans un potage. —Avez-vous des tuyaux sur les Misérables? —Non. —Sarah et Coquelin, quelles inoubliables figures! Ils survivront à ce siècle. —Comme les momies aux Pharaons.
Lundi 8 janvier 1900.—Marseille. Là, le courrier, les lettres de Paris soigneusement reléguées, mises en quarantaine à la poste restante pour échapper à tous et à toutes, être bien à moi durant ces deux derniers jours.
Le badysme! Toutes célèbrent la jeune gloire d’hier, la nouvelle étoile enfin descendue des hauteurs du «Balcon» de Baudelaire sur la scène de la Porte-Saint-Martin.
Vous me demandez des détails sur les Misérables... Mon Dieu, mon cher ami, le grand événement de la soirée a été le triomphe de votre amie Berthe Bady, Bady qui nuance et scande si merveilleusement vos vers. Touchante et frissonnante à la répétition générale, elle a été superbe à la première. La salle était debout, et on interrompait chaque phrase presque d’un applaudissement. Votre ami Rochefort criait tout haut dans les couloirs: «C’est du grand art... c’est admirable!» Et les enthousiasmes se propageaient, ardents, jusque dans les coulisses; on en parlait encore le lendemain et le surlendemain aux premières du Vaudeville et des escholiers... Maintenant, ce que l’ex-Belle au Bois-Dormant, d’Henry Bataille et de Robert d’Humières, a fait de ce rôle de Fantine, il faut le voir: cela ne se raconte plus. De rien, elle a fait tout; d’un bout de rôle, une grande figure. Vous reviendrez, ne serait-ce que pour cela!
La pièce? Les décors et les costumes, copiés d’après des éditions populaires des Misérables, ont un charme prenant et réellement exquis. Ils sont tristes, mélancoliques et passés comme certaines pages de Balzac. Le rôle n’est pas fait pour Coquelin; mais il a dans la vieillesse de Jean Valjean un désarmant optimisme à la Béranger, un républicanisme vieillot tout à fait joli et particulier. Mais ce que tout cela est loin de l’ancien forçat! C’est l’abbé Constantin du bagne. Le rôle est d’ailleurs par trop monotone dans le sublime; cela finit par donner l’impression d’un agent de propagande électorale socialiste chrétienne. La barricade, sur laquelle on comptait pour susciter des mouvements populaires aux petites places et garnir le poulailler, a laissé tout le monde très calme: c’est une émeute à recommencer. Somme toute, grande réussite. Rostand verdissait un peu dans sa loge, à mesure que s’affirmait le succès, car on comptait sur quelques représentations des Misérables et l’on voyait déjà Coquelin, dans l’Aiglon, à côté de Sarah: on l’avait même mieux que désiré: quelque peu imposé, ma foi! Sarah peut maintenant dormir tranquille: Coquelin est forcé de rester chez lui. Il paraît qu’elle va prendre Brémond pour le remplacer; ce ne sera pas tout à fait la même chose, mais il y aura économie... Le cauchemar de la grande tragédienne est dissipé!... Le joli serait que Rostand réclamât et imposât Bady, la gloire de l’année, pour créer le duc de Reichstadt chez Sarah; pour récupérer sa pièce, il en serait bien capable. Il paraît que Le Bargy guette et n’a pas renoncé à créer le rôle à côté de Guitry dans le fameux grognard... Quant à Bady, ne croyez pas que je me paie votre tête. C’est une épidémie depuis dix jours: tous les auteurs la veulent pour interpréter leur rôle, et la famille Hugo prétend l’imposer aux Français pour la reprise de Marion... Ainsi va le monde!
A côté? Le théâtre Maguera tient, paraît-il, un succès, enfin! dans la Reine de Tyr de Jacques Richepin. A la Gaîté, les sourires en porcelaine émaillée et les maillots de M. Lucien Noël emplissent les loges, et la musique de Ganne les deuxièmes balcons; la pièce s’appelle les Saltimbanques. Au fond, c’est la Mignon déjà désorganisée par Ambroise Thomas, tout à fait mise en pièces par Ordonneau Maurice: cela, n’en doutez pas.
A perpète... perpétue du Decourcelle à l’Ambigu.